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Ayant conquis le monde, un homme perclus de solitudes
s'enfonce dans la nostalgie de son enfance. Tandis qu'il vit ses
derniers jours, un reporter entreprend de fouiller dans son passé.
Il recueille des témoignages. Consulte des archives. Et bute
sur une énigme faite d'un seul mot que le vieil homme murmure
sans discontinuer : « Rosebud
rosebud
rosebud
rosebud
»
À l'agonie, le vieil homme manipule une boule
de cristal renfermant un paysage de neige. L'enfant qu'il fut lui
apparaît chevauchant une luge, faisant corps avec elle, vivant
avec elle ; à l'instant crucial où on vient l'arracher
à ses parents, il l'abandonne derrière lui pour toujours
; dans la neige, devant la maison, la luge n'est plus qu'un morceau
de bois ordinaire.
L'enfant devient l'un des hommes les plus puissants
de son temps. Toute sa vie, pourtant, tourne autour de cet objet
qui occupe d'emblée une place centrale dans sa mythologie
personnelle.
À sa mort, les déménageurs chargés
de vider son château jettent au feu les choses sans valeur.
Les détails d'une vie. La luge brûle en dernier.
Tout cela se passe dans un film. Citizen Kane.
Plus de trente ans que je cherche ce rosebud (bouton
de rose) en chacun. Ce petit rien qui nous trahit en nous révélant
aux autres. Toute enquête est gouvernée par la curiosité
: le goût des autres humanise. Mais pour qu'elle tourne à
l'obsession, il en faut davantage. Le reporter Thomson, c'est moi.
Un livre, un film ou un tableau, juste un regard parfois de l'autre
côté de la table, ou même un sourire entre deux
stations de métro, le battement d'ailes d'un papillon un
soir d'été peuvent engager une vie.
Citizen Kane, aussi, m'a fait biographe.
Vient un jour où les preuves fatiguent la vérité.
Le biographe se surprend alors à tenir lexactitude
à distance. Non quil méprise le document, il
entend au contraire lui faire rendre lâme.
Qui dira jamais la volupté de la focalisation
sur linfiniment petit ? Le biographe accumule dinnombrables
détails mais achève sa course dans le temps frustré
de nen avoir approfondi aucun. Il y a du Ingres en lui puisque,
comme le peintre le suggérait, il met à la raison
« ces petits importants ». Ce sont les exigences
du genre : respect des formes et proportions, harmonie des
chapitres, hantise de la digression. Pas de hors sujet, rien ne
doit dépasser.
Le biographe est un fournisseur en gros, demi-gros,
détail.
Dans sa quête obsessionnelle du rosebud, il ne
peut faire limpasse sur les détails. Car cest
là que ça se passe. Là que se déploie
lessentiel du théâtre dombres de son héros.
© www.gallimard.fr
2006
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