Dominique Rolin
Le Futur immédiat
Roman
Collection blanche

 

  J'ai cessé de rêver depuis plusieurs mois. Mon pays d'inconscient m'expédiait gratis d'intéressants messages écrits d'avance : pas de corrections, pas de ratures, ils se mêlaient avec naturel au chantier du roman en cours comme autant de brefs récits incrustés là, visionnairement. On m'offre ça, donc je prends. Je n'en suis que l'auteur indirect. Certains d'entre eux sont comiques, cruels, insolents ou franchement crus ; leur façon de transgresser la réalité me plaisait. Cela m'effrayait aussi. J'avais fini par en avoir besoin à la façon d'une drogue subtile inconnue. Je les acceptais tous comme autant de cadeaux venus d'un ciel n'appartenant qu'à moi, personne ne pouvait me les voler. Ils me rassuraient sur l'originalité d'un certain je clandestin dont aujourd'hui encore j'ignore tout.

  Être coupée d'une telle source d'informations m'inquiète. D'où vient la cassure ? On pourrait croire que je suis sanctionnée pour un crime que je n'ai pas commis, même si j'en suis responsable par voie détournée, ce qui est souvent le cas. Peut-être alors faudrait-il condamner à mort mes sommeils ; les vrais coupables dans l'affaire, ce sont eux.
  Le courant a paru se rétablir la nuit dernière. Deux rêves me sont venus.
  1. Je me trouve dans la salle d'accueil animée d'un grand hôpital. Quelqu'un vient me dire à l'oreille que Martin, mon mari sculpteur (disparu en 1957), subit en ce moment même une grave intervention chirurgicale : il a peu de chances d'en sortir. Quel coup ! Je me laisse tomber sur une chaise en sanglotant. C'est trop, c'est trop. Mourir pour la seconde fois me paraît saugrenu, scandaleux. Mourir à répétition ? Du jamais-vu. Au fond de la salle s'ouvre une porte. Et qui vois-je s'approcher ? Martin en personne, éclatant de joie de vivre comme autrefois, torse puissant et doré, les yeux d'un bleu vif, un vieux béret posé crânement sur ses cheveux blonds filetés d'argent. Il m'assure en souriant qu'il n'y a pas à s'inquiéter. L'opération s'est bien passée, le voilà sauvé.
  2. La milliardaire américaine Florence Gould n'est pas morte comme je le pensais, elle est devenue clocharde. Entourée de quelques araignées américaines, clochardes elles aussi, elle habite à ciel ouvert au coin de la rue des Saints-Pères et du boulevard Saint-Germain. Elle m'invite à les rejoindre. Nous évoquons mes séjours d'été à Juan-les-Pins. Que c'est loin tout ça ! Sur un ton de vanité satisfaite, elle ajoute : « Venez me voir cet hiver, nous vous choisirons une robe chez un grand couturier. » Mais j'ai hâte de quitter ce troupeau de femelles plutôt répugnant. J'ai gardé le souvenir luxueux d'un palais de marbre blanc où l'on m'accueillait en juillet chaque année, voilà ce qui marque mon imaginaire endormi.

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