Raphaëlle Branche
La Torture et l'armée pendant la guerre d'Algérie. 1954-1962
Hors Série

 

Introduction

  En juillet 1913, un jeune Français d'origine landaise commençait sa carrière d'administrateur civil dans un poste des hauts plateaux oranais. À une centaine de kilomètres de sa ville natale de Mascara, il allait s'immerger dans une société musulmane qu'il devait aussi diriger et contrôler. La bourgade de Frenda était ancienne : à la fin du XIVe siècle déjà, Ibn Khaldûn y séjourna et y écrivit son Discours sur l'histoire universelle. Avec l'arrivée des Français, près de cinq siècles plus tard, elle était devenue une commune mixte comme tant d'autres en Algérie. Son église, ses maisons coloniales, ses rues lui auraient donné des allures de France, n'eussent été la présence d'une escouade de légionnaires, ses caïds, ses confréries ou les lacis de sa petite médina. L'histoire proche y était encore bien vive. L'administrateur devait découvrir que, dans la population, des récits circulaient racontant comment, ici ou là-bas, des Français avaient été tués, chassés, battus. Une tradition locale de résistance s'alimentait aux souvenirs des insurrections passées.
  Au fil du temps, la mémoire a nourri des ferments de révolte et les revendications des Algériens se sont radicalisées. Les réactions des autorités françaises n'y ont pas été étrangères : quelques améliorations accordées aux Algériens furent de peu de poids face aux interdictions (de parti, de publication ou de réunion), aux assignations à résidence, aux répressions, aux élections truquées. En bref, des promesses à leur mépris, des revendications verbales aux actions armées, deux voies convergèrent peu à peu vers l'affrontement violent.
  Construction juridique, sociale et politique des Français, l'Algérie a reçu son nom et son statut après une guerre longue et violente entamée dans les dernières années du règne de Charles X. Le conflit économique et, subsidiairement, militaire reçu en héritage par Louis-Philippe était devenu le point de départ d'une conquête territoriale et politique. En 1848, l'ancienne régence d'Alger, appelée « Possessions françaises dans le nord de l'Afrique » en 1834, puis « Algérie » en 1839, vint augmenter le nombre des départements français.
  Dans ces territoires, les Français dirent le droit et construisirent une société aux fondements réels inégalitaires. Les habitants de confession mosaïque devinrent magnanimement et autoritairement citoyens français de plein droit en 1870, tandis que les autres se voyaient assigner une identité religieuse musulmane incompatible avec un tel statut. Les arrivées régulières de colons et la naturalisation massive des Européens à la fin du XIXe siècle installèrent les deux pôles de la vie algérienne, dans laquelle la majorité de la population se trouvait reléguée dans une situation de mineure politique et d'exclue économique et sociale. Que des passerelles existassent entre ces deux pôles, que la complexité caractérisât aussi les liens entre eux, ne les empêchait pas de se durcir en cas d'affrontements. Ceux qui se trouvaient au milieu étaient alors sommés de s'aligner ou balayés. La peur latente devenait violence ouverte, le grondement ou la rumeur, revendication.
  L'insurrection du 8 mai 1945 fut la première alerte sérieuse pour les autorités coloniales. Après sa répression extrêmement violente, les mouvements nationalistes algériens se recomposèrent. Au sein du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD), un petit groupe s'organisa pour préparer la lutte armée : l'Organisation spéciale (OS). « Rançon vivante du mensonge colonial », ses idéaux et son discours politique étaient moins fondés, écrit un spécialiste du nationalisme algérien, « sur une exaltation de la différence (langue, religion, civilisation), que sur un sentiment profondément ancré d'appartenance à l'" universel ", d'être égal, même, pareil. » Après le démantèlement de l'OS par les Français, certains membres du MTLD tentèrent de lui redonner vie sous la forme d'un Comité révolutionnaire pour l'unité et l'action (CRUA). Ils engagèrent ensuite résolument le nationalisme dans la voie de l'insurrection armée.
  Leur nom apparaît sur les tracts qui ponctuent les lieux des attentats du 1er novembre 1954 : Front de libération nationale (FLN). Le terrorisme est leur arme première : il n'est pas « seulement l'arme de ceux qui manquent d'aviation », note Jacques Berque, l'enfant de Frenda devenu l'un des meilleurs spécialistes du Maghreb, mais aussi « descente dans les profondeurs : ces môles antiques de cruauté [qui] ne sont jamais très lointains en Afrique du Nord ». La guerre qui commence alors est surtout une des expressions de la situation coloniale. Elle en est le produit à de très nombreux égards. Au-delà des cibles des attentats, c'est l'Algérie française, désignée comme fiction historique, que ces activistes prétendent faire exploser.
  Les mots choisis à ce moment-là par les Français disent l'histoire qu'ils veulent écrire : « événements », « opérations de maintien de l'ordre », la guerre n'a pas lieu en Algérie. Pour un peu on se demanderait même si l'Algérie existe : puisque « l'Algérie, c'est la France », comment peut-on, en effet, vouloir la garder française ? Rapidement les affirmations des autorités sont contredites par la réalité d'un conflit qui prend de l'ampleur. Mais les guerres coloniales ne prennent leur nom qu'a posteriori. Débouchant sur l'avènement politique d'un nouvel État, elles sont décrites comme des guerres d'indépendance ou de libération nationale. D'autres qui consacrent la victoire du pays conquérant ne peuvent prétendre qu'au titre d'insurrection ou de révolte : elles sont les soubresauts d'un pays ou d'un peuple peu à peu contraint d'accepter sa nouvelle situation.
  La guerre s'étend non seulement en Algérie mais en France et implique plusieurs autres pays. La Tunisie et le Maroc soutiennent matériellement et politiquement le FLN en lui offrant notamment des bases de départ pour pénétrer en Algérie. À la fin de la guerre, c'est une véritable armée algérienne qui est constituée aux portes du pays, prête à y entrer pour prendre le pouvoir. L'Égypte de Nasser, la Syrie et d'autres pays arabes soutiennent aussi le FLN, en particulier à l'ONU. D'Europe de l'Est lui proviennent des armes. En Europe occidentale, les nationalistes algériens trouvent également des soutiens, sans compter la Suisse dont la neutralité protège ces activités pourtant gênantes pour le voisin français. À mesure que le conflit s'éternise, il s'internationalise donc au détriment de la France.
  Le territoire métropolitain devient aussi un lieu d'affrontement entre forces de l'ordre et nationalistes. Milieu de naissance de l'Étoile nord-africaine, le premier parti nationaliste algérien fondé par Messali Hadj en 1926, l'émigration continue à apporter une forte contribution à la lutte. Deux partis la structurent politiquement : le nouveau mouvement de Messali Hadj, le Mouvement national algérien (MNA) ou le FLN. Les rivalités internes pour la direction de la guerre sont extrêmement vives entre FLN et MNA en métropole. Alors que le FLN l'emporte en quelques années sur l'immense majorité du territoire algérien, la guerre intestine fait rage en France jusqu'au bout. Elle tue bien plus d'Algériens que les affrontements avec les forces de l'ordre françaises.
  À la fin de la guerre, la métropole est aussi le lieu d'attentats terroristes perpétrés par des ultranationalistes français regroupés sous le nom d'Organisation armée secrète (OAS). Par des attentats visant des personnalités, ils prétendent empêcher l'évolution politique du conflit. Bien plus, ils font régner la terreur en Algérie pour obtenir des Européens d'Algérie qu'ils les suivent dans leur dérive meurtrière. Après la signature du cessez-le-feu en mars 1962, l'OAS se déchaîne, décidée à rendre l'Algérie aux Algériens dans l'état de 1830…
  On ne traitera pas ici de l'internationalisation du conflit, des violences des nationalistes algériens, notamment en métropole, ni de l'OAS. L'objet de ce livre est plus restreint : l'utilisation de la torture par l'armée française dans la répression du nationalisme algrien entre novembre 1954 et mars 1962. La torture y est alors une arme de guerre, une violence employée à dessein, pour gagner.

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