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Elias Sanbar
Figures du Palestinien
Essai
Collection
NRF Essai
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D'où vient ce livre ?
Longtemps, comme traversé par un fleuve, j'ai
entretenu le désir de ce livre, rassemblé ses éléments,
conçu ses parties, pensé à sa forme. Mais je
tardais à lui donner corps. J'attendais de trouver son titre,
de savoir le nommer.
Cela advint par le jeu du hasard, la conjonction, telle
celle des planètes, d'un souvenir ancien et marquant et d'une
visite, plus récente, d'un musée.
Souvenir d'un film de Joseph Losey. Considéré
raté, absent des filmographies du réalisateur, Figures
in a Landscape que je traduirais par Silhouettes dans
un paysage montre « deux Anglais en fuite
d'un camp de prisonniers non spécifié [...]. La direction
d'acteurs y est un surprenant exemple de pure mise en scène,
dont chaque séquence est parfaitement calculée pour
encadrer le thème de deux silhouettes captives d'un paysage ».
Deux silhouettes dont Losey dira : « L'un avait
sa vie devant lui, l'autre, derrière lui. Mais je ne crois
pas qu'il y ait là matière à les distinguer. »
Visite de la Tate Modem, à Londres, où
un tableau peint en 1945 par Francis Bacon et intitulé Figure
in a Landscape (!) Losey le connaissait-il ?
eut sur moi l'effet du révélateur qui du liquide transparent
fait surgir les images dans les bacs des chambres noires. « Baconienne »
à souhait, la peinture représentait un homme au visage
littéralement effacé, absolument anonyme et distinct,
reconnaissable entre tous, assis à califourchon, bras posés
sur le dossier d'un siège placé au centre d'un décor
de murs crayeux et de végétation sauvage.
Il est vrai que je tournais depuis un certain temps
autour de cette idée de la figure, mais le lien entre ce
film et cette peinture conforta mon sentiment d'avoir enfin saisi
le fil de la question tant individuelle que collective, générale
que particulière, de l'identité. Une interrogation
qui depuis toujours me taraude, moi, Palestinien, tout à
la fois « né quelque part » et à
l'étroit dans toutes frontières.
Il faut dire qu'enfant expulsé, adulte exilé
ensuite, j'ai tôt subi l'insupportable antienne israélienne,
souffert de l'énoncé littéralement totalitaire
qui, à défaut d'avoir vu s'évanouir un peuple,
affirma son inexistence : « There is no such a thing
as the Palestinians », « Les Palestiniens,
ça n'existe pas. » Et qu'ainsi, avant de me joindre
à la résistance des miens, de partir en quête
de mon histoire et de mes traces, de me donner les moyens d'une
approche critique de l'exil, j'eus le sentiment littéralement
physique de ne pas être « à ma place ».
Quant à savoir où se trouvait cette dernière,
ma vie est passée à tenter d'y répondre pour
finalement découvrir, de manière intuitive-têtue
au départ, consciente par la suite, que, confondue à
tort avec la définition des origines, l'identité relève
en réalité du devenir, que l'inquiétude identitaire
n'advient que lorsque, individus ou groupes, nous nous trouvons
confrontés à ce qui nous attend. Loin d'être
originelles, nos racines sont devant nous.
©
www.gallimard.fr
2005
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