La sculpture féconde, par Bruno Gaudichon

Gaston Lachaise. 1882-1935
Au Musée d'Art et d'Industrie - La Piscine de Roubaix

  La sculpture de Gaston Lachaise a marqué de manière significative l'art du XXe siècle. Gaston Lachaise. 1882-1935, qui paraît dans la collection « Livres d'Art Gallimard », accompagne la grande rétrospective de l'œuvre de l'artiste, actuellement présentée au Musée d'Arts et d'Industrie  - La Piscine de Roubaix.

  Né à Paris le 19 mars 1882, fils d'un fabricant de meubles, Gaston Lachaise étudie la sculpture à l'École nationale supérieure des beaux-arts de 1898 à 1906. Vers 1902 ou 1903, Lachaise rencontre Isabel Dutaud Nagel, une Américaine de dix ans son aînée, mariée et mère d'un enfant. Il tombe passionnément amoureux d'elle, et lorsqu'elle retourne à Boston, Lachaise la suit un an plus tard. Après le divorce d'Isabel, Gaston Lachaise l'épouse en 1917. Il ne cessera alors, et jusqu'à sa mort, de s'inspirer du corps de sa femme pour des sculptures, souvent monumentales, qui le mettront vite au tout premier plan des sculpteurs modernes. Ses œuvres seront rapidement dans les plus grands musées américains.
  La sculpture de Lachaise, qui a marqué de manière significative l'art du XXe siècle, est peu connue en France. C'est pourquoi le Musée d'Art et d'Industrie - La Piscine de Roubaix organise, avec le soutien de la Fondation Lachaise, une grande rétrospective de son œuvre, avec près de quatre-vingts sculptures et de nombreux dessins.
  L'ouvrage publié à cette occasion comporte des essais de Jean Clair, Hilton Kramer, Louise Bourgeois — artiste célèbre et autre sculpteur américain d'origine française — et Paula R. Hornbostel, qui montre pour la première fois des photos prises par Lachaise de sa femme, et enfin « Quelques mots sur mes sculptures », texte de 1928 par Gaston Lachaise.

Gaston Lachaise. 1882-1935. Collection « Livres d'Art Gallimard », Éditions Gallimard, 2003

Exposition Gaston Lachaise .1882-1935
Du 20 juin au 7 septembre 2003
La Piscine - Musée d'Arts et d'Industrie André Diligent
23, rue de l'Espérance — 59100 Roubaix
Tél. : 03.20.69.23.60
http://www.nordmag.com

Commissariat de l'exposition :
Jean-Loup Champion, historien de l'art, responsable des Livres d'Arts aux Éditions Gallimard
Bruno Gaudichon, conservateur en chef. Roubaix, La Piscine - Musée d'Arts et d'Industrie André Diligent
  

         
       
La sculpture féconde
  Par Bruno Gaudichon
  Commissaire de l'exposition. Conservateur en chef. Roubaix, La Piscine - Musée d'Arts et d'Industrie André Diligent
       
 

  Il y a quelques années, missionné depuis les États-Unis par la Lachaise Foundation et par les Salander-O'Reilly Galleries, le sculpteur américain Jedd Novatt cherchait en France une institution qui accepterait de présenter l'œuvre de Gaston Lachaise. Dirigé vers Roubaix par Blandine Chavanne, alors conservateur à l'Inspection générale des musées, il pressentit que le musée qui allait investir La Piscine pourrait être le site de cette révélation. Très largement ouvert à la sculpture moderne, ce musée consacre donc l'une de ses premières expositions à l'une des figures les plus étonnantes de la statuaire de l'après-Rodin. Grâce à Jean-Loup Champion, qui s'est formidablement investi dans ce projet inédit, une publication importante, croisant des regards européens et des travaux américains, permet aujourd'hui de donner à Gaston Lachaise une place dans le livre français de l'histoire de l'art moderne.
  Des années françaises de l'artiste, on ne sait presque plus rien. Le passage chez Lalique et sans doute un goût pour l'esthétique symboliste et la thématique de la « Belle Dame sans merci » de Keats ont laissé leur trace dans l'univers de Lachaise, mais le buste de Charles Cloutier-Martin que conserve le musée des Beaux-Arts de Beaune n'annonce pas la personnalité forte qui naît de la rencontre déterminante avec Isabel, Femme, comme la sous-titre l'artiste dans la passionnante confession qu'il donne à Creative Art en 1928 et que nous découvrons dans le présent ouvrage. Lachaise est dès alors entré en religion d'Isabel. Il s'est investi dans un culte dont il est à la fois le fidèle, l'adorateur, et le célébrant, l'iconographe. Entre impudeur et révérence, il exprime dans un langage de plus en plus précis que l'homme et l'artiste Lachaise nourrissent leur vie et leur inspiration à une même source obsessionnelle dont chaque œuvre est le portrait, le témoignage. En questionnant et en exprimant le corps féminin avec une frénétique aspiration à la vérité la plus crue, mais aussi la plus complexe, Gaston Lachaise semble revenir à un modèle primitif, celui des Vénus préhistoriques et des icônes de la fécondité. La femme est un monde entier, jusqu'au paysage fait de « prairies vallonnées fertiles, aussi larges et rondes que des seins féconds ». Isabel est tout l'univers de Lachaise, et cette obsession donne lieu à une mise en scène et à une mise en œuvres qui confinent à l'expression votive, comme si l'inspiration de l'artiste et la fécondité de l'homme ne pouvaient se comprendre et s'exprimer sans le gage de la révérence à la divinité Femme. Isabel, prétexte à sculptures, à dessins, à photographies (dont des nus magnifiques, publiés pour la première fois grâce à la généreuse permission de la Fondation Lachaise), est toujours le modèle et le destinataire d'ex-votos obsessionnels mettant en évidence les attributs et les mystères d'une féminité absolue, adorée telle qu'en elle-même, figure presque exclusivement isolée, absente de la présence masculine.
  On aurait tort cependant d'abstraire totalement l'art de Lachaise des autres expressions de sa génération et de limiter son œuvre à un huis clos avec Isabel. La référence à Rodin s'impose évidemment, et notamment à l'Iris, dont le déséquilibre n'est pas sans écho dans le Personnage flottant. La comparaison avec la monumentalité de Maillol, de Bourdelle ou de Moore n'est pas sans intérêt. L'évocation des patines lisses et brillantes de Brancusi est nourrie de la biographie même de notre artiste. Qu'il ait été présenté avec De Kooning à la XXVIle Biennale de Venise, en 1954, n'est pas plus le fait du hasard que la participation de Louise Bourgeois au présent livre, avec la traduction d'un article paru dans Artforum en 1992. En fait, en trouvant son inspiration, paradoxalement, Gaston Lachaise s'extrait du sujet et s'éloigne du XIXe siècle. L'obsession lui offre la liberté et il conçoit son exil définitif aux États-Unis comme l'occasion inespérée d'un renouvellement et d'une ouverture. Il est désormais du XXe siècle et s'inscrit totalement dans les cercles de la modernité et de l'avant-garde américaines. Son hommage à Stieglitz dans la confession de Creative Art situe l'animateur des cercles artistiques new-yorkais au cœur du panthéon sur lequel règne Isabel. Et dans ce nouveau monde, il trouve « le terrain le plus favorable pour la pérennité de l'art », un espace propice à la création. Et c'est à cette figure d'un nouveau langage plastique que se réfèrent Charles et Ray Eames quand ils dessinent « La Chaise » (1948), aux formes épanouies et généreuses. Réginale et magistrale, la Femme de Lachaise devient donc un langage autonome au plus profond duquel s'impose à nous le signe évident de la sculpture féconde.

Bruno Gaudichon
Extrait du catalogue de l'exposition Gaston Lachaise. 1882-1935, pp. 9-10, Gallimard, 2003
         
       
         
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