|
Il y a quelques années, missionné
depuis les États-Unis par la Lachaise Foundation et par les
Salander-O'Reilly Galleries, le sculpteur américain Jedd
Novatt cherchait en France une institution qui accepterait de présenter
l'uvre de Gaston Lachaise. Dirigé vers Roubaix par
Blandine Chavanne, alors conservateur à l'Inspection générale
des musées, il pressentit que le musée qui allait
investir La Piscine pourrait être le site de cette révélation.
Très largement ouvert à la sculpture moderne, ce musée
consacre donc l'une de ses premières expositions à
l'une des figures les plus étonnantes de la statuaire de
l'après-Rodin. Grâce à Jean-Loup Champion, qui
s'est formidablement investi dans ce projet inédit, une publication
importante, croisant des regards européens et des travaux
américains, permet aujourd'hui de donner à Gaston
Lachaise une place dans le livre français de l'histoire de
l'art moderne.
Des années françaises de l'artiste, on
ne sait presque plus rien. Le passage chez Lalique et sans doute
un goût pour l'esthétique symboliste et la thématique
de la « Belle Dame sans merci » de Keats ont
laissé leur trace dans l'univers de Lachaise, mais le buste
de Charles Cloutier-Martin que conserve le musée des Beaux-Arts
de Beaune n'annonce pas la personnalité forte qui naît
de la rencontre déterminante avec Isabel, Femme, comme
la sous-titre l'artiste dans la passionnante confession qu'il donne
à Creative Art en 1928 et que nous découvrons
dans le présent ouvrage. Lachaise est dès alors entré
en religion d'Isabel. Il s'est investi dans un culte dont il est
à la fois le fidèle, l'adorateur, et le célébrant,
l'iconographe. Entre impudeur et révérence, il exprime
dans un langage de plus en plus précis que l'homme et l'artiste
Lachaise nourrissent leur vie et leur inspiration à une même
source obsessionnelle dont chaque uvre est le portrait, le
témoignage. En questionnant et en exprimant le corps féminin
avec une frénétique aspiration à la vérité
la plus crue, mais aussi la plus complexe, Gaston Lachaise semble
revenir à un modèle primitif, celui des Vénus
préhistoriques et des icônes de la fécondité.
La femme est un monde entier, jusqu'au paysage fait de « prairies
vallonnées fertiles, aussi larges et rondes que des seins
féconds ». Isabel est tout l'univers de Lachaise,
et cette obsession donne lieu à une mise en scène
et à une mise en uvres qui confinent à l'expression
votive, comme si l'inspiration de l'artiste et la fécondité
de l'homme ne pouvaient se comprendre et s'exprimer sans le gage
de la révérence à la divinité Femme.
Isabel, prétexte à sculptures, à dessins, à
photographies (dont des nus magnifiques, publiés pour la
première fois grâce à la généreuse
permission de la Fondation Lachaise), est toujours le modèle
et le destinataire d'ex-votos obsessionnels mettant en évidence
les attributs et les mystères d'une féminité
absolue, adorée telle qu'en elle-même, figure presque
exclusivement isolée, absente de la présence masculine.
On aurait tort cependant d'abstraire totalement l'art
de Lachaise des autres expressions de sa génération
et de limiter son uvre à un huis clos avec Isabel.
La référence à Rodin s'impose évidemment,
et notamment à l'Iris, dont le déséquilibre
n'est pas sans écho dans le Personnage flottant. La
comparaison avec la monumentalité de Maillol, de Bourdelle
ou de Moore n'est pas sans intérêt. L'évocation
des patines lisses et brillantes de Brancusi est nourrie de la biographie
même de notre artiste. Qu'il ait été présenté
avec De Kooning à la XXVIle Biennale de Venise, en 1954,
n'est pas plus le fait du hasard que la participation de Louise
Bourgeois au présent livre, avec la traduction d'un article
paru dans Artforum en 1992. En fait, en trouvant son inspiration,
paradoxalement, Gaston Lachaise s'extrait du sujet et s'éloigne
du XIXe siècle. L'obsession lui offre la liberté et
il conçoit son exil définitif aux États-Unis
comme l'occasion inespérée d'un renouvellement et
d'une ouverture. Il est désormais du XXe siècle et
s'inscrit totalement dans les cercles de la modernité et
de l'avant-garde américaines. Son hommage à Stieglitz
dans la confession de Creative Art situe l'animateur des
cercles artistiques new-yorkais au cur du panthéon
sur lequel règne Isabel. Et dans ce nouveau monde, il trouve
« le terrain le plus favorable pour la pérennité
de l'art », un espace propice à la création.
Et c'est à cette figure d'un nouveau langage plastique que
se réfèrent Charles et Ray Eames quand ils dessinent
« La Chaise » (1948), aux formes épanouies
et généreuses. Réginale et magistrale, la Femme
de Lachaise devient donc un langage autonome au plus profond duquel
s'impose à nous le signe évident de la sculpture féconde.
|
 |