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Rencontre
avec Pierre Assouline
à l'occasion de la parution de Double vie
Gallimard
Un des thèmes essentiels de Double vie est la dénonciation
de la surveillance permanente par les nouvelles technologies que nous
subissons tous, plus ou moins à notre insu...
Pierre
Assouline Je crois que l'individu ne s'est jamais senti aussi
libre et libéré qu'aujourd'hui grâce à la technologie,
et dans le même temps qu'il n'a jamais été aussi prisonnier
des contraintes extérieures. Ce qui est censé nous émanciper
nous asservit inconsciemment. Qu'il s'agisse de la vidéosurveillance,
des cartes bancaires, du téléphone, pour ne citer que quelques
exemples, ces nouveaux outils technologiques, indispensables ou prétendus
tels, permettent une traçabilité de l'individu qui restreint
sa liberté et sa vie privée.
Pour le héros de Double vie, l'historien d'art Rémi
Laredo, cette surveillance est symbolisée par le fait que les lois
de la perspective, qui régissaient la peinture depuis plusieurs
siècles, sont aujourd'hui détruites par une nouvelle vision,
celle de l'il zénithal des satellites. L'il de Caïn
n'est plus dans la tombe : il est en orbite.
Gallimard
Pourtant, malgré cette surveillance constante, il demeure impossible
de connaître l'essentiel d'un individu ?
Pierre Assouline
C'est en effet une vérité intemporelle, et c'est
la signification exacte de la phrase de Proust que j'ai choisi de placer
en épigraphe, et qui donne son sens à tout le roman. On
peut vivre dans l'intimité des gens, notamment au sein d'un couple,
avec la certitude de les connaître, quand soudain un événement
en apparence minuscule, ou une petite phrase qui semble anodine, permet
de les découvrir vraiment. Ou plutôt ce sont eux qui se découvrent.
En une fraction de seconde, ils se révèlent bien différents
de ce que l'on avait toujours cru. Il y a toujours une part d'ombre chez
l'autre.
Dans le couple de Rémi Laredo, deux de ces « événements
minuscules » vont se produire. Lui, qui mène une double vie
amoureuse, est victime d'un petit accident relativement anodin qui l'amène
à remettre en question toute sa manière de vivre. Sa femme,
elle, ne va pas hésiter à utiliser un journal intime comme
pièce à conviction lors d'un procès. Subitement,
ils vont se révéler des étrangers l'un pour l'autre.
Gallimard
On pourrait tout de même penser que ces deux personnages sont sérieusement
névrosés...
Pierre Assouline
Je pense que la paranoïa et la schizophrénie douce
sont le lot de tous, et qu'elles sont même congénitales à
l'espèce humaine : que savons-nous vraiment de ce que les autres
savent de nous ? Ainsi, dès que l'on est un peu inquiet sur son
destin à court terme, on ne peut s'empêcher de chercher à
savoir, de recueillir les moindres bribes d'information, de les interpréter...
À partir de là, mes personnages me servent à réfléchir
sur la duplicité : où s'arrête le mensonge, où
commence la trahison ? Enfin, on ne réalise pas à quel point
on passe sa vie à marcher sur des ufs, en société
bien sûr, et peut-être plus encore dans l'intimité,
ni à quel point chacun peut cloisonner son existence.
Gallimard
La vie sociale serait donc impossible ?
Pierre Assouline
Ce
roman est avant tout une réflexion sur la solitude, en effet. En
société, il faut rester entre gens de « bonne compagnie
», respecter toute une architecture mondaine et de sociabilité
qui, en principe, doit rester à peu près intacte quoi qu'il
arrive. Face à la provocation, on se tait. On ne répond
pas en prenant le risque de tout faire exploser. C'est la société
qui est comme ça et je ne parle pas là uniquement
de la société bourgeoise parisienne : le phénomène
est quasi universel. Nous vivons tous dans une société de
convenances.
Gallimard
Précisément, Double vie serait-il un roman
inconvenant ?
Pierre Assouline
Même
si le roman est porté par un amour fou, c'est un livre sombre et
violent, une charge contre une certaine bourgeoisie française,
contre la vie conjugale, aussi. Je ne sais pas si tout cela en fait un
roman véritablement inconvenant, mais il n'est pas «politiquement
correct », c'est certain.
Cela dit, cette histoire est avant tout traversée par une femme
qui irradie par sa beauté, mais une femme qui est absente. Elle
a disparu, et cette disparition ne serait-elle pas une métaphore
de l'absence en général ?
Interview © Gallimard
Double vie
Roman. Collection
blanche
216 pages, 105 F 16,01 €
ISBN 2-07-075498-7
©
Gallimard 2001
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