« Le Promeneur », 20 ans d’édition
À propos de la bibliothèque idéale

  Des écrivains amis ont accepté, à l'occasion du vingtième anniversaire du Promeneur, de renouer avec le fil d’une enquête lancée par Raymond Queneau dans les années 1950 et de s’interroger à leur tour sur le futur de la bibliothèque (idéale ou non) et des livres tels que ceux que persiste à publier Le Promeneur.

  Il y a un demi-siècle, Raymond Queneau interrogeait les écrivains majeurs de son époque sur leur définition d'une bibliothèque idéale. Face aux contraintes économiques dont le livre est toujours plus ouvertement l'objet, à la multiplication et à la dématérialisation des nouveaux moyens d'information, à la redéfinition générale du champ culturel, quel est selon vous l'avenir de cette « bibliothèque » — idéale et purement singulière à la fois — à laquelle Queneau voulait encore croire ?

   Alberto Arbasino
   Marc Augé
   Tash Aw
   Jean-Christophe Bailly
   John Banville

   Pierre Bergounioux
   Yves Bonnefoy
   Éric Chevillard
   Jean-Hubert Gailliot

  Les réponses au questionnaire ont été publiées dans Description raisonnée d’une jolie collection de livres. Outre les textes des huit écrivains présentés ici, vous y trouverez ceux de :

  • Pietro Citati
  • Florence Delay
  • Erri De Luca
  • H. M. Enzensberger
  • Gérard Macé
  • Alberto Manguel
  • Laurent Mauvignier
• Elisabetta Rasy
• Julián Ríos
• Jacques Roubaud
• Adam Thirlwell
• Colm Toibin
• François Vallejo
• Edmund White
   

 


Alberto Arbasino

Et quel est l’avenir de l’automobile idéale, alors, dans les villes de plus en plus piétonnisées, où seuls auront accès les ambulances et les pompiers ? Comment se déplaceront-ils, les futurs vieux zombies sans le sou ? Que pourront-ils lire, et comment, et où, et combien, et quand ? 
  Ainsi donc, à un certain âge, regardant mes nombreux murs couverts de milliers de livres, et de gravures et de « lithos » désormais chères achetées pour peu « ce jour-là », je pourrais comparer les prix sur les catalogues de « modernités » et de ventes aux enchères. Et me demander : que pourraient en faire mes héritiers et neveux, qui ont appartements et maisons de campagne et fermes déjà tout équipés ?
  Bien sûr, pour quelqu’un qui n’est plus jeune, toute « bibliothèque idéale » est un autoportrait : j’ai là des volumes avec dédicace de Gadda et Palazzeschi, T. S. Eliot et George Cukor, Mauriac et Cocteau. À d’autres « monstres sacrés du xxe siècle », je ne demandais pas d’autographes, parce que j’avais déjà leurs lettres, données comme il se doit au Fondo Manoscriti de l’université de Pavie. De la même manière que, chaque mois, j’expédiais à un vieil ami, directeur émérite d’un illustre collège pavesan, un carton de tout nouveaux livres reçus en hommage.
  Queneau lui-même, il y a un demi-siècle, me disait que la littérature a peut-être une ou plusieurs fonctions, et nombre de dysfonctions, si pour la société tout entière les œuvres complètes de Malherbe ne comptent pas plus que le bilboquet. On pourrait donc lui demander aujourd’hui : faut-il vendre « au mieux » certaines éditions princeps de Minuit ou José Corti, ou bien les télécharger sur le Web ? Et, ayant acquis en d’autres temps de nombreux « originaux » de Piranèse, Füssli, Maurice Denis, Max Klinger, Max Beerbohm, Fantin-Latour, Félicien Rops, Benjamin West, et des miniatures indiennes certifiées, et des tirages « numérotés » de Klimt, Schiele, Lichtenstein (notamment chez Ileana Sonnabend, boulevard Saint-Germain), en vérifier les prix ? Et les cadeaux des amis artistes, comme Guttuso, Pasolini, Testori, Scialoja, Fioroni, Tornabuoni…
  Ma bibliothèque « idéale » est ici, dans les maisons. Avec les livres dédicacés, les estampes, les manuscrits, la correspondance, les autographes, et même certaines tapisseries utilisées comme tapis. Son avenir est évidemment une vente (plus lucrative que les placements en actions) en bloc ou par lots. Espérons que je ne serai plus là.

  Alberto Arbasino


Marc Augé

Cher Monsieur,

Je ne fréquente plus guère les locaux de l’EHESS et, faute de secrétariat, un courrier trop abondant s’y accumule. C’est à la faveur d’une des explorations auxquelles je me livre de temps à autre que je viens de trouver votre lettre à laquelle je m’excuse de ne pas avoir répondu. J’imagine qu’il est trop tard pour donner suite à votre proposition, d’autant que je vais bientôt partir jusqu’à la mi-janvier aux États-Unis.
  Je ne pourrais répondre à votre « enquête », pour être sincère, qu’à partir de ma pratique effective. Sur une île déserte, je serais protégé des sollicitations de l’actualité, alors qu’aujourd’hui il m’arrive de céder à la curiosité et de lire (ou de feuilleter) tel ou tel ouvrage trouvé en librairie ou recommandé par un ami (je me méfie des critiques de la presse écrite ou télévisée). Je ne suis pas un de ces lecteurs comme il en existe : fidèles depuis longtemps à une œuvre qu’ils lisent et relisent sans cesse parce qu’ils y trouvent de quoi alimenter leur réflexion. J’aurais du mal aujourd’hui à relire Homère ou Lucrèce dans le texte.
  Mais dans la situation par nature largement hypothétique qu’évoquait Queneau, je citerais volontiers l’Iliade ou l’Odyssée (plutôt l’Odyssée, à cause de son côté « récit de voyage »). Pour le reste, je donnerais sans doute la préférence à des écrivains du mouvement, entendant par là ceux qui font bouger leurs personnages : Stendhal, Melville ou Conrad.
  En situation d’insularité forcée, il me semble que je renoncerais à des auteurs qui me sont chers, comme Gracq, Proust ou Leiris, ainsi qu’aux philosophes, parce que j’aurais tout loisir de me livrer moi-même à l’introspection, aux considérations sur le temps et au sentiment de l’attente.
  En vous renouvelant mes excuses, je vous prie de croire, cher Monsieur, à l’assurance de mes sentiments les plus dévoués.

  Marc Augé


Tash Aw

La bibliothèque idéale serait petite, transportable et réduite, contenant une sélection réfléchie de livres – un peu comme l’une de ces bibliothèques de voyage qui sont à l’usage des communautés isolées n’ayant pas accès aux bibliothèques traditionnelles.
  Chaque livre dans cette bibliothèque mobile devrait donc présenter un intérêt universel : chacun doit pouvoir parler aux lecteurs quelle que soit la destination de la bibliothèque, car l’universalité est ce qui demeure au cœur de cette bibliothèque, et ce qui garantira son avenir. La bibliothèque idéale doit être aussi appropriée à Milan qu’à Pékin.
  Nous voici donc confrontés au problème de l’universalité, clef de presque tout si notre bibliothèque doit survivre dans l’avenir. On ne peut définir ce qui fait qu’un livre est universel, bien sûr, ainsi nos choix sont nécessairement orientés par l’instinct plus que par la raison. Je me surprends en train de réfléchir à cela chaque fois que je suis à Jakarta, à Shanghai ou dans les campagnes de Malaisie : cela intéresserait-il les gens qui sont dans la rue autour de moi s’ils lisaient un jour rien qu’une page de George Eliot ? Ou de Proust ? Je ne pense pas. Les livres et les auteurs qui m’intéressent ne sont pas nécessairement ceux que l’on trouverait dans la bibliothèque idéale. Il est difficile de l’expliquer par la logique, mais il y a des œuvres qui parlent à tous, et d’autres non. C’est le cas pour Jane Austen, malgré son « anglicité » ; ce n’est pas le cas pour Thomas Hardy, à cause de son « anglicité ». C’est le cas pour Tolstoï, ce n’est pas le cas pour Dostoïevski. C’est le cas pour Camus, ce n’est pas le cas pour Céline. C’est le cas pour Li Po, ce n’est pas le cas pour Du Fu – et ainsi de suite.
  Ce n’est pas une question d’accessibilité, ou de ce qui est facile à comprendre ou facile à traduire, mais c’est une question d’esprit. Dans un temps donné, il y a des livres et des écrivains qui semblent incarner ce que vivre dans notre monde signifie, et d’autres non. Dickens, pendant si longtemps si central dans le paysage littéraire anglais, me parut ridicule quand adolescent je fus obligé de le lire en Malaisie. Il ne me paraît pas plus important maintenant que j’ai trente ans et que je vis en Grande-Bretagne.
  Ainsi de temps en temps la bibliothèque idéale doit être revisitée ; des livres doivent être abandonnés et remplacés avant que la bibliothèque ne s’envole pour un nouveau voyage. La précieuse collection doit être dépouillée jusqu’au point de sa forme la plus pure, chacun de ses éléments y signifiant quelque chose d’universel, comme le principe qui gouverne le jardin zen : rien d’autre ne peut être ajouté ou retiré.

  Tash Aw


Jean-Christophe Bailly

Aucune bibliothèque « idéale » n’aura jamais, je pense, la valeur de salut, ou même de résurrection, qui aura été celle de ces petites bibliothèques dont après les camps, alors qu’il était encore relégué, Varlam Chalamov retrouva l’usage, dans des villages ou des hôpitaux : peu de livres en tout cas autant que le bref récit que par ironie sans doute (lui qui jamais n’eut sa propre bibliothèque) Chalamov intitula Mes Bibliothèques disent quelle force vitale peut être celle de la lecture. En tout cas, c’est à l’aune d’une telle nécessité – et non à celle du confort bourgeois d’un bon fauteuil installé entre des rayonnages bien garnis – que peut s’évaluer l’importance du fait qu’existent des bibliothèques, autrement dit des lieux – publics ou privés – où sont conservés des livres et, autant que possible, des livres provenant d’une infinité de domaines et d’idiomes : pas d’autre « bibliothèque idéale », en somme, que celle résultant de l’impossible somme de toutes ces bibliothèques.
  18 miles of books est-il écrit sur les marque-pages offerts par la librairie Strand à New York (qui fonctionne d’ailleurs un peu comme une bibliothèque de consultation). Or, comme on le sait, ce n’est rien, rien encore. Même si, bien entendu, l’idéalité (l’idée d’une perfection pensable) n’habite auprès de la quantité qu’en s’en distinguant, en s’en évadant, c’est pourtant en son sein qu’elle peut naître. Le Livre (qui n’est pas l’idée la plus subtile qu’un écrivain ait pu avoir) est un enfant de la multitude, un fils prodigue des bibliothèques. Sans doute, ce que l’on finirait par pouvoir considérer comme une bibliothèque idéale n’occuperait à tout prendre que quelques mètres, mais pourtant il faut l’envisager autrement, tout autrement que comme une sélection : dispersée à travers la totalité des rayons présents et à venir, la bibliothèque idéale ne donne pas consistance à une aire réservée, il faut la concevoir plutôt comme une suite de ricochets que chaque lecteur réinvente.
  Il se peut que l’espace de cette réinvention continue soit menacé, et je ne pense pas tant à la destruction pure et simple (qui reste une menace suspendue) qu’à une sorte d’effacement progressif ou d’infernal et prodigieux oubli. Mais que pouvons-nous faire ? Certainement pas dresser des murailles de professions de foi humanistes et creuses, certainement pas non plus entonner le chant nostalgique d’un âge du livre qui ne serait plus. Peut-être simplement travailler à éliminer des livres ce qui les assimile à de purs et simples produits jouant leur rôle dans la reproduction sociale, peut-être et simplement affiner la performance du sens pour affirmer, par-delà, la singularité de cet incroyable objet que le livre demeure.

  Jean-Christophe Bailly


John Banville

Durant mon enfance à Wexford, une petite ville du coude sud-est de l’Irlande, mon havre était la bibliothèque municipale, qui occupait une seule pièce de la mairie, château gothique dix-neuvième imposant mais quelque peu ridicule. Pour accéder à la bibliothèque, il fallait grimper un escalier assez majestueux, monumental, qui passait devant des bureaux continûment occupés par des gratte-papiers kafkaïens, et traverser un corridor tapissé de linoléum où mes chaussures produisaient d’horribles craquements qui mettaient mon naturel discret au supplice. Mais une fois que j’étais entré dans la bibliothèque, toutes hontes et toutes souffrances disparaissaient. Il y avait une large fenêtre en face de la porte, si bien qu’en entrant on était frappé par un grand mur de lumière blanche scintillante, qui rétrospectivement m’apparaît comme une fanfare collective envoyée en héraut par tous ces mots qui attendaient sous toutes ces couvertures.
  Les trois bibliothécaires, la Principale et ses deux Assistantes, étaient de charmantes personnes, qui me prêtaient clandestinement leurs exemplaires personnels des livres qui avaient été interdits par la censure d’État – objets innocents, je le dis tout de suite, comme les Nouvelles romaines d’Alberto Moravia, les nouvelles de Maupassant, ou bien l’un des atroces mélanges de péché et de repentance de Graham Greene. Et puis, la Première Assistante Bibliothécaire avait un derrière merveilleusement généreux, offrant aux plus chaudes rêveries d’un petit garçon un support confortable.
  Les livres que j’empruntais allaient des histoires de Billy Bunter à un ouvrage important sur Ulysse, sans doute une thèse de doctorat américaine, consacrée aux parallèles entre Leopold Bloom et Sherlock Holmes, et Stephen Dedalus et Dr Watson. Il y avait un ravissant exemplaire relié des poèmes de Dylan Thomas que je convoitais avidement, que je cachai derrière les étagères et, au bout de six mois, volai – j’ai toujours ce livre quelque part –, acte qui pesait sur ma conscience avec tant de persistance que, voulant me rattraper, j’ai fait un petit legs à la bibliothèque.
  La voilà donc dans mon souvenir, la Bibliothèque municipale de Wexford, à l’odeur de colle et de papier, de vernis de sol et du parfum enivrant de la Première Assistante, resplendissant de la lumière du temps perdu, et toujours, après toutes ces années, mon idéal de bibliothèque.

  John Banville


Pierre Bergounioux

Nous sommes les témoins, sinon les protagonistes, d’une triple révolution, avec l’extension au monde entier de l’économie en vue du profit, Internet et l’éventuelle destruction des conditions de la vie sur terre. C’est sur ces prémisses que les enfants d’aujourd’hui agiront demain comme leurs devanciers l’ont fait dans les contextes successifs, datés et situés, où ils ont tenté l’aventure.
  Pour nous, formés à l’écriture manuelle, à son support de pulpe de bois, il n’est plus temps. Nous restons les contemporains de Queneau, c’est-à-dire de l’âge du bronze, qui a transféré la parole de l’air atmosphérique, impalpable, oublieux, à la durabilité tangible, visible, de l’argile, du papyrus, des peaux d’animaux. Avec le numérique, elle va retrouver son immatérialité originelle sans perdre la spatialité que les caractères cunéiformes, idéographiques et alphabétiques lui avaient conférée. On voit déjà partout, dedans mais dehors, aussi, sur les chantiers, dans les express régionaux et les TGV, sur les bancs des jardins publics, le nouveau lecteur, son ordinateur portable sur les genoux, ouvert à l’information comme jamais on ne l’avait été, comme, à vingt ans d’ici, on ne l’aurait seulement rêvé.
  Une rubrique particulière justifie peut-être l’attachement anachronique au papier, la persistance, physique et mentale, de la bibliothèque idéale que les princes de la Renaissance et de l’absolutisme, les bourgeois des Lumières, les intellectuels du siècle des Révolutions, de celui des loups – le xxe – avaient rassemblée et qui, en retour, les a constitués. Cette rubrique, c’est la littérature, l’explicitation, appuyée sur la lettre, de ce que toute vie enferme, inévitablement, de trouble et de ténèbres, de tensions, d’incertitudes et de contradictions. Le grand texte n’est pas un, sous l’apparence uniforme, océanique des polices normalisées. Certains écrits sont à double tranchant. Ils ne se bornent pas à relever les contours, à fixer la teneur du monde extérieur. Ils affectent cette chose que nous sommes et pour laquelle il y a toutes les choses. Ils relèvent du genre facultatif et luxueux, proprement littéraire, qui a connu, dans ce pays, une extraordinaire fortune. Les parallélépipèdes compacts dans lesquels il circule, depuis un demi-millénaire, ne sont pas remplaçables, du moins pour qui entend lire envers et contre tout, pour vivre, debout dans un wagon de métro bondé ou un soufflet de train, couché, brûlant de fièvre, dans une chambre, aux urgences, quand on est parti en catastrophe avec ses papiers, un bouquin raflé au passage, par habitude, et qu’on attend, à la corne d’un bois, qui est la pierre de touche, selon Giono, de ces livres rares qui soutiennent l’épreuve du plein air.
  Je n’imagine pas que le facteur subjectif soit jamais transparent à lui-même, lavé de l’ombre du tourment, donc exempt de la nécessité de puiser à toute heure, n’importe où, aux pages d’un livre dont on a rabattu, par commodité, les plats de couverture, qu’on souligne et annote comme on peut, dans le pire inconfort. Mais pareille supposition se ressent de la réalité historique, transitoire, qui l’inspire. C’est sous cette réserve que je vois la bibliothèque idéale, ses volumes solides, palpables, confidents, dressés dans l’avenir, chargés d’éternité.

  Pierre Bergounioux


Yves Bonnefoy

Une bibliothèque idéale ? Celle qui prolongerait par ses livres non tant la construction de soi de la personne qui la possède, que sa façon de se questionner, de s’éprouver. Celle que l’on aurait critiquée, jour après jour, au lieu de la laisser s’accroître selon des vœux de surface, voire au hasard. Une qui serait une œuvre, avec toute l’ambiguïté de ce mot : recherche du vrai, consentement à quelques mirages, retour critique sur ces derniers.
  J’ai eu deux amis qui avaient de la bibliothèque cette conception exigeante. L’un, Gilbert Lely. Comme il ne disposait que de peu de place, mais aussi parce qu’il pensait qu’au-delà d’un certain point le regard ne voit plus avec suffisamment d’intensité, de précision, de rigueur, Gilbert s’était imposé de n’avoir que mille livres, exactement mille. Voulait-il en accueillir un nouveau, il lui fallait sacrifier un des anciens, et choisir lequel. Je l’ai vu plusieurs fois procéder à ce sacrifice. Il allait et venait silencieusement dans sa chambre. Puis, tout d’un coup, il s’arrêtait devant la bibliothèque, étendait le bras, prenait avec la rapidité et l’infaillibilité d’un oiseau de proie l’ouvrage qui allait, en somme, périr. Quelques objets, très peu, des photographies, un ou deux coffrets, une pierre, étaient posés sur les rayons devant Baudelaire, Nietzsche, Shakespeare, Sade. Absurde cette façon de faire, non. Mille, en ce cas, c’était une forme travaillant sur une matière. Et de grands poèmes sont nés d’une forme fixe creusant comme un soc une masse confuse de pensées et d’émotions, inventant ainsi, découvrant.
  J’aimais les façons de Gilbert, mais je me sentais tout de même davantage d’affinité avec celles de l’admirable Lucien Biton, dont la splendide bibliothèque, un de ces monuments qui paraissent et disparaissent sans que mémoire en demeure, a été une des grandes chances de ma vie. Biton lui non plus n’avait guère de place : deux ou trois petites pièces dans une maison modeste, rue du Théâtre. Et il n’avait jamais eu qu’un maigre salaire dans une banque. Mais du ras du sol au plafond dans son appartement s’éployaient les plus importants autant que les plus rares des livres qui depuis, disons, le dernier tiers du xixe siècle, avaient étudié la pensée grecque, celle surtout des sophistes, la philosophie médiévale, le romantisme allemand, les religions et les arts de l’Inde, de la Chine et du Japon, les sociétés primitives. Il y avait dans un recoin la patrologie du Père Migne, achetée au papier quand Biton à Nantes, apprenti tailleur, n’avait que quinze ou seize ans. Sur une haute étagère c’étaient les imposants volumes des Proceedings of the Smithsonian Institution, qui ont failli faire de moi un étudiant des Indiens de l’Amérique du Nord. Et des tirés à part sans nombre, où se retrouvaient les premiers signes émis par Mauss, Lacan, Kojève, que sais-je ? Avec encore tout un ensemble de revues et plaquettes dadaïstes, surréalistes, que quelques jeunes gens venaient consulter, accueillis avec indulgence. Comment tout cela était-il arrivé rue du Théâtre ? Chaque soir, à sa sortie du Crédit Lyonnais, boulevard des Italiens, Lucien Biton, tout petit, précédé du nœud papillon qui surmontait son gilet bizarre et franchement démodé, faisait le tour des bouquinistes de la rive droite, pénétrant des arrière-cours, remuant de vieilles brochures, trouvant des livres précieux qu’il allait garder ou échanger.
  Biton n’a rien écrit. Lisait-il ? Oui, puisqu’il extrayait des articles de revues vieilles ou récentes, pour les brocher et leur rendre vie. Oui, puisqu’il savait toujours, quand je le lui demandais, quel était l’ouvrage qui m’éclairerait, me formerait. Il percevait la beauté du Popol-Vuh dans la traduction d’Ernest Raynaud. Celle du Livre des morts de l’ancienne Égypte dans la traduction de Paul Pierret.
  Biton lisait. Mais c’était la lecture d’une bibliothèque par ellemême. La conscience de soi de ce qui, grâce à son auteur, avait accédé à l’être, et devrait donc mourir un jour, hélas, comme tous les êtres vivants. Il n’y a pas de bibliothèque idéale mais il y a des bibliothèques qui ont eu la chance de vivre.

  Yves Bonnefoy


Éric Chevillard

La littérature a toujours été et sera toujours l’affaire d’un petit nombre. Nombre infime, micro-minorité au sein de laquelle les deux tiers font semblant. Parfois, il me semble même que seuls les écrivains savent lire. Nous nous rassemblons, nous avons des lieux – les maisons d’édition, les librairies, les revues, l’université – qui sont des chambres d’écho – d’autant plus que ça parle beaucoup et très fort, là-dedans –, aussi pouvons-nous nous bercer de l’illusion que la littérature est pour tout le monde une réalité et une aventure de la plus haute importance. Il n’en est rien pour ceux qui ne sont pas du nombre. Ils s’en passent comme d’un coati et d’une guimbarde et s’en moquent. Autres passions, autres soucis. Autres groupuscules. Ceux pour qui elle est un absolu sauront toujours reconstituer leur bibliothèque idéale. La mémoire infinie d’Internet leur facilitera même les choses, c’est probable. Il reste à espérer cependant que les éditeurs existeront toujours pour découvrir et promouvoir les écrivains qui sans nul doute continueront à naître et à ordonner des phrases tant que nous aurons encore une langue suffisamment articulée pour cela.

  Éric Chevillard


Jean-Hubert Gailliot

La « bibliothèque idéale », aujourd’hui comme hier, ne peut être formée que d’un nombre restreint de livres – mais qui contiennent implicitement tous les autres.
  On les reconnaît sans peine. À l’œil, ils sont plutôt minces. À la lecture, ils se révèlent presque infinis. Cette double caractéristique (faible encombrement + capacité à mémoriser des bibliothèques entières) est justement ce que les techniciens de Sony, et d’ailleurs, très en retard sur les écrivains, voudraient égaler avec l’ersatz du livre électronique. Je leur souhaite bon courage.
  Le livre d’une « bibliothèque idéale » se renouvelle avec le temps. Ces dernières années, ceux qui m’ont le plus accompagné sont Les Souterrains de Kerouac et Panégyrique de Debord.
  Le premier commence par cette phrase-étendard : « Ils sont au poil sans être crâneurs, ils sont intelligents sans être casse-pieds, ils sont drôlement intellectuels et savent tout ce qu’on peut savoir sur Ezra Pound sans la ramener ou ne parler que de ça. » Lire Pound, c’est du boulot. Faire sien le style de vie suggéré par cette phrase, un jeu de tous les instants. Kerouac déconne tellement dans ce roman, qu’à la fin sa fiancée le quitte. Derniers mots : « Et j’ai perdu mon amour. Écrire ce livre. » (Accessoirement, ces lignes m’ont fourni la clé de mon premier roman : La Vie magnétique. Car le livre d’une « bibliothèque idéale » donne également, à qui veut, l’énergie d’ajouter ses propres phrases à la bibliothèque universelle.)
  Quant à Panégyrique, comment ne pas y voir, bien plus qu’un modèle à suivre, le legs que Debord nous fait du « jeu de dés » qui, à titre personnel, lui a porté chance : Isidore Ducasse, un fragment de Tristram Shandy, Baltasar Gracián, les alcools non frelatés, les plaisirs de Séville.
  Avec un seul de ces livres, je veux croire qu’il serait possible, en cas de destruction totale, de tout réinventer. L’avenir de la création littéraire se confond avec celui de la bibliothèque. Réimprimer inlassablement les classiques. Relire inlassablement les classiques. Réécrire inlassablement les classiques. Je répète la même chose que ceux qui m’ont précédé, mais en citant des livres qu’ils ne pouvaient pas avoir lus. Ceux qui me suivront diront la même chose que moi, mais en citant des livres qui ne sont pas encore écrits.

  Jean-Hubert Gailliot

 
 
  Traductions de l'anglais par Clarisse Barthélemy, traduction du texte d'Alberto Arbasino par Dominique Férault.
 
    © www.gallimard.fr 2009