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Rencontre avec Régis Debray, à l'occasion de la parution de Aveuglantes lumières (2006)

  Aveuglantes Lumières. Journal en clair-obscur : un titre et un sous-titre en forme de paradoxes...

  Régis Debray — J'ai choisi ce sous-titre de Journal en clair-obscur parce que ce livre est moins profond qu'un journal intime, mais plus élaboré qu'un carnet de travail : c'est un carnet de bord fait de réflexions, de souvenirs, de notes… un recueil de doutes personnels à l'état brut, sans commentaire doctrinal.
  Son déclencheur a été l'affaire des caricatures de Mahomet : je me suis alors trouvé en porte-à-faux avec la belle assurance occidentale de mon milieu de vie et de pensée, cette assurance que les Lumières sont un idéal achevé de la Raison, que nous avons à les défendre à tout prix contre l'obscurantisme.
  C'est une position incontournable, mais, à la réflexion, insuffisante et périlleuse. Autrement dit, je me suis posé la question : « Peut-on rendre compte du fossé entre l'Orient et l'Occident, entre notre monde et l'Islam, avec l'idéologie des Lumières ? » Ma réponse est non. C'est pourquoi je dis Aveuglantes Lumières, car les Lumières, en dépit de notre triomphalisme et de notre ethnocentrisme glorieux, ont des zones d'ombre capitales : le religieux, l'imaginaire, le sentiment du collectif, notre rapport à la mort, à l'animalité…

  Les Lumières appartiendraient donc au passé…

  Régis Debray — Non, il ne faut pas abdiquer les armes de la raison, mais je crois, avec Merleau-Ponty, qu'il faut inventer un nouveau rationalisme qui permette de penser l'irrationnel, qui donne raison de la déraison…
  Autrement dit, les Lumières pensent en angles droits, et j'ai des doutes sur les chemins de grue, la pensée « de deux choses l'une ». Il faut essayer de réfléchir avec des lignes courbes, croisées, dans le clair-obscur, justement. Ma seule certitude est que nos certitudes actuelles ne suffisent pas.
  C'est vrai qu'ayant beaucoup travaillé le phénomène religieux, j'ai été amené, justement, à prendre un peu de distance par rapport au laïcisme — et non à la laïcité, car je distingue bien les deux.
J'irais même plus loin : pour sauver l'idéal républicain qui est le mien, il faut un peu desserrer l'étau du credo hérité des Lumières : d'un côté la vertu, la science et la liberté, de l'autre les sorciers du bocage et les obscurantistes ! Trop facile !

  Vous prenez Voltaire comme tête de Turc…

  Régis Debray — Ce n'est pas par manie du contre-pied, mais par réaction devant ce « Voltaire, au secours ! » affiché pendant toute l'année 2006. Si Voltaire est admirable en défenseur de Calas ou en libre-penseur, il y a tout de même un confort intellectuel voltairien qui me semble paralysant et à la limite cauteleux, un peu frileux, un peu présomptueux ! Voltaire n'a pensé ni la Nation, ni la Révolution, ni l'esprit de corps, essentiel pour comprendre les sentiments d'appartenance. Ce parvenu se prenait pour un aristocrate ! Certes, je pousse le bouchon un peu loin, mais je crois que Voltaire m'aurait pardonné : quand on garde l'esprit voltairien, on peut éventuellement le retourner contre le culte de Voltaire !

Plus que Voltaire, vous critiquez ceux qui s'en réclament aveuglément aujourd'hui…

  Régis Debray — En effet, je m'en prends surtout aux voltairiens, à ceux qui se réclament des Lumières pour éviter de penser les tragédies de l'Histoire, ce qu'il peut y avoir de dangereux dans un progrès scientifique un peu fou, ou la diversité des civilisations, des cultures dans le monde. Il y a trop, chez les apologistes de Voltaire, de provincialisme occidental : nous, Les Lumières, contre le reste du monde, ce ramassis d'archaïsmes, de totalitaires et de fanatiques. Or il y a aussi un fanatisme des Lumières, qui a produit par bien des côtés l'oppression coloniale…
  Mais ce livre est pour moi un livre de littérature, non de philosophie, avec parfois des réactions épidermiques, un côté poil à gratter, voire éruptif, personnel et arbitraire !
  On va me reprocher de penser avec mon cœur ou avec mes tripes… Par moments, pourquoi pas ? C'est bien là d'un vieux tiers-mondiste qui n'aime pas une certaine suffisance occidentale… Disons que je romps des lances à bâtons rompus, pour défendre l'idée que le monde n'est pas bâti à angles droits !

  Mozart est également très présent dans ce livre…

  Régis Debray — 2006, année Voltaire en France, a été l'année Mozart en Europe. C'est amusant, car Mozart détestait Voltaire : il pousse des cris de joie lorsqu'il apprend la mort de cet « infâme mécréant » !
  Ce que nous aimons en Mozart est, me semble-t-il, ce bonheur intemporel, délesté de toute dissonance tragique, de toute épreuve historique, ce pur merveilleux qui nous entraîne hors du réel.
  Ceux qui veulent politiser Mozart à tout prix, avec des mises en scène où Les Noces de Figaro deviennent un épisode de la lutte des classes, se trompent. Mozart a l'insouciance et la légèreté des Lumières, pour le meilleur et pour le pire. Sa vogue actuelle me semble liée à la recherche d'une euphorie qui nous aide à oublier notre présente condition.

© www.gallimard.fr, 2006

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