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Rencontre avec J. M. G. Le Clézio, à l'occasion de la parution de Ourania (2006)  

  Pourquoi avoir choisi comme titre le nom de la muse de l'astronomie ?

  J. M. G. Le Clézio — Ce nom s'est imposé a moi dès l'enfance à la suite de la lecture de Victor Duruy, je crois avoir rêve très tôt d'un lieu où pouvait se réaliser une harmonie céleste, et ce lieu ne pouvait être que le domaine d'une femme, contrairement au mythe grec.

  Le roman se déroule principalement dans une région bénie des dieux, la « Vallée », aujourd'hui menacée par la cupidité de ses habitants. L'homme serait-il porteur d'un « gène de la destruction », voire de l'autodestruction ?

  J. M. G. Le Clézio — Je n'ai pas inventé la « Vallée » — même s'il s'agit d'une transposition romanesque. J'ai habité pendant une dizaine d'années dans cette région du centre ouest mexicain, où le chernozem et la pluviosité ont permis la culture extensive de la fraise, exportée aux États-Unis, source d'une richesse incalculable pour les grands propriétaires terriens. Campos a existé, je suis allé assez souvent m'y recueillir, dans les ruines de ce que les Jésuites avaient tenté au XIXe siècle. L'Emporio a lui aussi existé, de façon sans doute moins dramatique que ce que j'ai écrit. Quant à la zone, elle est l'une des plaies du Mexique, comme de tous les pays soumis au tourisme sexuel.
  Les échecs de Campos et de l'Emporio, cependant, ne sont pas pour moi caractéristiques de ce lieu ni de ce pays, mais ils sont la réalité à l'échelle mondiale, comme l'est aussi la destruction de l'équilibre écologique et les flux migratoires qui se heurtent à la membrane des frontières.

  Vous semblez dire que toute utopie — ici Campos comme, d'une autre façon, l'Emporio ou la révolution salvadorienne — porte inévitablement en elle son futur échec. Pourtant, toujours et partout, il y a des candidats à l'utopie…

  J. M. G. Le Clézio — J'ai écrit Ourania en référence et dévotion au livre qui a le plus compté dans la pensée européenne du XVIe siècle, L'Utopie de Thomas More. Ce livre a été admiré, critiqué, et aujourd'hui délaissé, alors qu'il porte en lui toutes les questions et les angoisses de notre modernité. Peut- être qu'aucune époque n'a été plus proche de celle de Thomas More que la nôtre, puisque, comme en son temps, cohabitent les plus grandes aspirations humanistes et les plus grands dévoiements, l'espoir d'une fraternité universelle, et la consolidation des castes et des intolérances.

  Peut-on voir dans le roman une opposition entre les utopies collectives, vouées à l'échec, et les utopies individuelles, qui peuvent au contraire réussir, comme celle de Dahlia et de sa maison d'accueil ?

  J. M. G. Le Clézio — J'aimerais croire à l'amour comme à une valeur individuelle, seule capable de mettre en échec les systèmes de prédation et les tyrannies collectives !

  Diriez-vous qu'on ne peut vivre pleinement qu'en prenant le risque de réaliser l'utopie que l'on porte en soi depuis l'enfance ?

  J. M. G. Le Clézio — Je voudrais renvoyer toujours à l'idée de la romancière Flanery O'Connor, pessimiste et sensible, selon laquelle, par une sorte d'intuition fulgurante, le monde et la société humaine sont perçus dans toute leur complexe violence par tout enfant quand il ouvre les yeux sur la vie qui l'entoure (c'était l'idée de Colette aussi, je crois). Dans la rigueur de l'après-guerre, après avoir eu faim et avoir été dans des bombardements, inventer un rêve de monde des sphères et des astres n'était pas une fantaisie, plutôt une nécessité…

© www.gallimard.fr, 2006

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