J.-M. Djian. Photo C. Hélie / Gallimard
 
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Rencontre avec Aimé Césaire, à l'occasion de la parution de Léopold Sédar Senghor de J.-M. Djian (2005)  

  Jean-Michel Djian — Vous souvenez-vous, Aimé Césaire, de votre première rencontre avec Léopold Sédar Senghor ?

  Aimé Césaire — C’était, je crois, en septembre 1931. J’arrive en France pour entrer au lycée Louis-le-Grand. Je détiens, dans ma main, un petit mot de recommandation que mon professeur de philosophie, qui m’estimait beaucoup, m’avait confié. À l’époque, je n’aimais pas beaucoup les étudiants martiniquais. Ils étaient assez prétentieux et se prenaient pour des intellectuels distingués. J’étais, en revanche, au lycée de Fort-de-France, devenu très copain avec un petit jeune homme qui allait faire des études techniques en métropole. Il me dit : « Tiens, où vas-tu habiter à Paris ? » Moi, je dis : « Je ne sais pas encore. Et toi, où habites-tu ? – J’habite à Bagneux-Cachan. » Me voilà débarquant à Bagneux-Cachan, prenant tous les matins le train pour aller porte d’Orléans, puis le métro pour rejoindre la rue Saint-Jacques. J’arrive au lycée Louis-le-Grand. Je vais tout de suite chez le proviseur pour me faire inscrire. Très aimable et content, il me dit : « Très bien. C’est d’accord, je vous inscris » Je sors du secrétariat : je vois arriver un petit bonhomme, noir : de grosses lunettes, blouse grise comme en portaient les internes, avec à la ceinture une ficelle au bout de laquelle pendait un encrier vide (le stylo n’était pas si à la mode que ça). « D’où viens-tu ? Comment t’appelles-tu ? – Aimé Césaire, de Martinique. – Moi, Léopold Sédar Senghor, Sénégal. » Il me donne l’accolade et me dit : « Bizuth, tu seras mon bizuth. » Et bien, cela n’a l’air de rien, cette parole, très simple, mais c’est la vérité.
  En arrivant en France, avant de prendre contact avec les Français, j’ai commencé par le faire avec l’Afrique ! Ce que je n’espérais pas. Je ne m’y attendais pas du tout. Et Senghor et moi, on est devenu copains comme cochons. On se voyait tous les jours. Il était en khâgne déjà, et moi en hypokhâgne. Il m’expliquait, il m’introduisait auprès des autres. Il était mon meilleur copain. Un jour, je me rappelle, il était à côté d’un très grand bonhomme aux cheveux bruns, et j’entends Senghor : « Aimé Césaire ! je te présente Georges Pompidou, mon copain de khâgne. » Voilà comment j’ai connu Pompidou. Senghor et moi, nous sommes restés très, très liés. Il se trouve que tous les jours nous parlions de quelque chose, nos sujets de conversation étaient inépuisables. Nous n’étions pas toujours d’accord évidemment, mais l’esprit fonctionnait à plein régime. Je découvrais en lui l’Afrique. Je lui expliquais vaguement les Antilles. C’était très important pour moi de lui dire d’où je venais.

  Jean-Michel Djian — Précisément. Revenons un moment, si vous le voulez bien, à votre enfance en Martinique…

  Aimé Césaire — C’était une époque de forte immigration, après l’abolition de l’esclavage. Évidemment, on cherchait de la main-d’œuvre à l’étranger. Or l’Inde avait passé contrat avec la France, et, à la Martinique, et plus encore à la Guadeloupe, il y avait une sorte d’invasion d’Indiens immigrés. En créole, on les appelait les Coolies. C’était des Tamouls. La peau noire, les cheveux comme vous les imaginez. À la maison, mon père me parlait beaucoup de ces gens, qu’il contribuait à administrer. Il exerçait le métier d’économe d’habitation dans une propriété où on faisait de la canne à sucre et du rhum. Il avait lui-même appris quelques mots de tamoul. J’ai toujours vécu dans cette atmosphère-là, ça me plaisait d’être avec des Indiens. On n’était évidemment pas très riches. Puis mon père a passé des examens, et a été reçu au concours des contributions. Il a été nommé à Basse-Pointe, autrement dit dans la commune où il avait travaillé comme économe d’habitation. Autre contexte.
  Je fais donc mes études à l’école primaire, puis au lycée de Fort-de- France. Et, là, je rencontre Léon-Gontran Damas. J’étais déjà assez furieux contre les gens de notre époque, mais Damas l’était encore plus ! Alors, lui et moi, très révoltés contre les pratiques et les attitudes coloniales, on se met à écrire un journal. Invraisemblable, un journal ! C’était un projet, je ne me souviens plus comment il s’appelait, enfin il y avait déjà le mot « nègre » dedans. Puis Damas s’en retourne en Guyane, puis débarque en France, où je le vois de nouveau. C’est pour vous dire qu’il y a une inspiration qui allait dans le même sens. Nous parlions déjà de cela.

  Jean-Michel Djian — Vous voulez dire de la négritude ?

  Aimé Césaire — Oui, sans le savoir. Ce n’était pas formalisé. On parlait de l’esclavage. C’est à peu près toute ma vie intellectuelle : Basse-Pointe, le lycée Schœlcher, Léon-Gontran Damas. J’arrive en France, et dès le lendemain je ne vois pas un seul Français, je vois Senghor.

  Jean-Michel Djian — Vous avez eu un coup de foudre ?

  Aimé Césaire — Mais du premier coup ! Comme je vous l’ai dit, nous nous sommes mis à discuter. J’ai toujours été très frappé – d’où cela me vient ? je n’en sais rien –, hanté par l’Afrique. Nous sommes, Senghor et moi, devenus vraiment amis. Il adorait les lettres françaises, le latin, le grec. Moi aussi. Finalement nous parlions de toutes les civilisations. Nous étions très centrés sur la rencontre des civilisations. J’étais très curieux du Sénégal et de l’Afrique. Je savais bien qu’ils étaient des frères, mais personne ne me l’avait appris et surtout pas les livres. Alors on a parlé du passé de l’Afrique, j’ai parlé de la Martinique, du créole, de l’immigration, du monde colonial, de la France et nous. Et je voyais que, sur beaucoup de points, on se rencontrait. C’est ainsi qu’est née la négritude.

  Fort-de-France, automne 2005

  Extrait de Léopold Sédar Senghor. Genèse d'un imaginaire francophone de J.-M. Djian, Hors série Littérature, Gallimard, 2005, p.p.221-223

© www.gallimard.fr, 2005

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