Rencontre avec Pierre Assouline, à l'occasion de la parution de Lutétia (2005)  

  Quel est le point de départ du roman ?

  Pierre Assouline D'abord, l'envie de raconter un grand hôtel parisien — mais n'importe lequel, le Plazza, le Crillon… Au bout d'un an, j'ai réalisé que je faisais fausse route : mon sujet ne pouvait être que le Lutétia. Parce qu'il est à la fois le seul palace de la rive gauche, le seul fréquenté à cinquante pour cent par des clients français ce qui est exceptionnel à Paris et surtout le seul de tous les hôtels réquisitionnés par l'occupant allemand à avoir trouvé une rédemption à la Libération, en devenant un centre d'accueil et d'hébergement pour les déportés.
  Le plan est alors devenu évident : le Lutétia avant, pendant et après la guerre, et le pari narratif s'est imposé : raconter la France de 1938 à 1945 depuis un lieu unique. À partir de là, tout s'est imbriqué autour d'un personnage central fictif qui doit tout voir et tout savoir sans être vu, le détective de l'hôtel, Édouard Kiefer.

  S'agit-il vraiment d'un roman, ou plutôt de la biographie d'un lieu ?

  Pierre Assouline C'est un roman historique, avec une trame romanesque au sens classique du terme : des personnages de fiction, et des « fils rouges », comme la présence récurrente au Lutétia de l'amour de jeunesse de Kiefer, Nathalie, devenue comtesse Clary. En revanche, les trois quarts des personnages et la totalité du cadre et des situations sont historiques, au sens de l'exactitude historique. Disons que tout s'y passe comme dans les tableaux de Francis Bacon : le décor est tellement rigoureux, d'une exactitude quasi clinique, que le sujet central, complètement tordu, noué et enchevêtré, n'en ressort que mieux, et sa crédibilité est renforcée par la froideur du décor.

  Comment avez-vous recueillis ces précisions ?

  Pierre Assouline Dans les archives, bien sûr, en premier lieu celles du Lutétia. En revanche, sur le retour des déportés, il n'y a pas grand-chose. J'ai donc retrouvé et interrogé des déportés grâce à mon propre réseau de relation. Et surtout, pendant un an, chaque premier jeudi du mois, j'ai participé au dîner offert par la direction de l'hôtel à une association d'anciens déportés. Ils se sont réunis dans une amicale parfaitement œcuménique, qui rassemble des juifs, des catholiques, des francs-maçons, des communistes, des gens de droite, des officiers, des industriels… Seul point commun, outre la déportation, tous sont rentrés par le Lutétia. Et là, j'ai rencontré des gens étonnants, qui m'ont raconté des anecdotes extraordinaires.

  À la fin du roman, deux dates : 1971-2004. Auriez-vous mis trente-trois ans à l'écrire ?

  Pierre Assouline J'ai commencé à me passionner pour la Deuxième Guerre mondiale à l'âge de dix-huit ans. Mon père avait combattu, et sa bibliothèque était pleine de livres d'histoire. C'est à partir d'une Histoire de Vichy parue chez Fayard, que j'ai commencé à en parler avec lui. Puis je me suis intéressé, en amont, aux années 1930 et, en aval, à la Libération et à l'épuration. D'ailleurs, la plupart de mes livres tournent autour de cette période. D'une certaine manière, Lutétia représente la somme de toutes mes recherches. Ce n'est donc pas une coquetterie : ces dates correspondent bien au temps que j'ai pris pour mûrir la partie historique de ce roman.


© www.gallimard.fr, 2004

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