F.-O. Giesbert. Photo J. Sassier / Gallimard
 

Rencontre avec Franz-Olivier Giesbert, à l'occasion de la parution de L'Américain

     Toute sa vie, on a appelé mon père l'Américain. Il faut dire qu'il a toujours parlé français avec un accent à couper au couteau. Après le Débarquement, il a rencontré ma mère lors d'un bal donné à Rouen par la Résistance en l'honneur des troupes américaines,. Et il s'est fixé en Normandie. C'était un homme renfermé, violent, qui me battait et surtout qui battait ma mère. Cela, je ne le supportais pas. Et toute mon enfance j'ai cherché comment le tuer.

  L'Américain raconte votre enfance et votre adolescence, mais peut-on parler de livre autobiographique ?

  Franz-Olivier Giesbert — Non, c'est avant tout un livre sur mon père, que j'ai écrit comme un règlement de comptes avec moi-même. Donc je n'y parle de moi — et de ma mère — que par rapport à lui.

  Un règlement de comptes, dites-vous…

  Franz-Olivier Giesbert — Dès ma petite enfance, j'ai eu pour mon père une haine féroce, parce qu'il battait régulièrement ma mère, de manière violente — il me battait aussi, mais je le vivais différemment. Et j'ai continué à me venger de lui jusqu'à sa mort, j'avais alors trente ans. Entre temps, ma mère et lui avaient fait la paix. Mais je continuais à lui en vouloir, alors que je suis pourtant partisan du pardon des offenses. Pire, ma haine s'était transformée en mépris. Dans les dernières années, le rapport de force avait changé, il était chômeur, il faisait un peu pitié, et j'en ai quand même profité pour l'enfoncer encore plus. Pourtant, devant son cadavre, j'ai été saisi d'un chagrin incroyable. Parce que j'avais toujours refusé de lui parler, d'aller vers lui. Et là, c'était trop tard.

  Et votre mère…

  Franz-Olivier Giesbert — Elle aimait mon père, je m'en suis rendu compte bien plus tard en parlant avec elle. Elle avait certainement une bonne dose de masochisme, mais elle était directive, elle savait ce qu'elle voulait, elle était professeur de philosophie et a même eu des responsabilités politiques comme adjointe au maire d'Elbeuf. Je crois qu'elle a finalement été heureuse, de même que j'ai eu une enfance très heureuse.

  Même dans ces conditions ?

  Franz-Olivier Giesbert — Je sais que cela va choquer, mais je dis bien dans ce livre que ma mère n'était pas une victime même si elle était battue, et que mon enfance à la campagne a été merveilleuse. Et tant qu'à choquer jusqu'au bout, je raconte également que j'ai été victime d'un viol, et que je l'ai vécu comme un événement entre autres. Mais c'est comme ça, j'en ai toujours parlé sans complexe, sans tabou. Cet événement ne m'a pas bouleversé, n'a pas changé ma vie.

  À cette occasion, votre père avait pleinement joué son rôle de père…

  Franz-Olivier Giesbert — Il avait régulièrement une attitude de père. Lors des anniversaires ou à Noël, il était évident qu'il nous aimait fort.

  Au fond, vous vous êtes construit contre lui…

  Franz-Olivier Giesbert — Quand j'étais gosse et qu'il me battait, je me disais que je voulais être écrivain, prendre ma revanche avec un livre genre Vipère au poing. Plus tard, comme mon père avait raté sa carrière de peintre, à la différence de son propre père, je me suis dit que je devrais reprendre la tradition familiale — mais c'était avec l'idée de nier mon père. À cette époque, j'avais sympathisé avec Giacometti, qui était d'accord pour que je travaille avec lui. Puis il est mort et cette idée de peindre ou de sculpter m'est complètement sortie de la tête.
  En écrivant ce livre, je me suis rendu compte à quel point je ressemblais à mon père. Nous avons en commun le même amour de la campagne, des bêtes, la même passion pour les mêmes auteurs, Dostoïevski, Steinbeck, Saül Bellow, Arnold Toynbee, Philip Roth…

  Comment expliquez-vous son comportement ?

  Franz-Olivier Giesbert — Il avait participé au Débarquement sur Omaha Beach, et il a été l'un des rares de sa section à s'en sortir vivant. Les ordres étaient d'avancer à tout prix, sans s'occuper des blessés, et il a vu mourir ses copains de manière atroce. Je pense que c'est la culpabilité des survivants qui l'a détruit. À son retour, ses anciens amis ne l'ont pas reconnu : avant, c'était un type qui dégageait la joie de vivre. Après…

  Qu'éprouvez-vous après avoir écrit un livre aussi intime ?

  Franz-Olivier Giesbert — J'ai bien aimé l'écrire, mais je ne suis pas sûr que cela change grand-chose en moi. Sur le moment, j'ai pu le croire. Mais en fait cela ne change rien du tout. Cela dit, j'ambitionne que certains lecteurs se posent ensuite des questions par rapport à leurs parents, à leurs enfants. Et qu'ils réalisent que quand on voit les êtres chers, il faudrait toujours faire comme si c'était la dernière fois.

© www.gallimard.fr, 2004

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