D. Sallenave. Photo J. Sassier/Gallimard
 
 
 

Rencontre avec Danièle Sallenave, à l'occasion de la parution de Dieu.com

 

  Malgré les fanatiques, il serait extrêmement dangereux d'importer en France la thèse d'un « choc de civilisations » entre le monde musulman et nous. Ne faisons pas de l'Islam le miroir où toutes nos difformités s'effacent. Ne renouvelons pas l'erreur de nous forger un ennemi pour éviter de nous interroger sur nous-mêmes.
Or, quel modèle proposons-nous ? Un monde dominé par l'argent et le sexe. Des sociétés dépolitisées, sans défense contre la montée des communautarismes. Des sociétés délaïcisées, où sévit l'alliance explosive de la religion et de la techno-science.
Il nous faut retrouver une parole libre. Désigner haut et fort la menace que font peser les communautés, les identités collectives, les religions — toutes les religions — , sur la paix civile et la liberté individuelle. Refuser le scandale d'une pensée asservie à des dogmes.
Osons être en toutes choses des athées résolus, méthodiques et gais.

 
Danièle Sallenave
 

  Quel contenu derrière ce titre surprenant, Dieu.com ?

  Danièle Sallenave : Je trouve qu'on pose assez mal les questions du fanatisme religieux, du choc entre « des religions » —- comprendre l'Islam — et nos démocraties, et j'ai tenté de dénouer le malaise ressenti devant cette approche, de chercher ce qu'elle pouvait cacher. Je pense qu'une fois de plus nos sociétés essayent, après le communisme, de se trouver un ennemi parfait pour mieux se prétendre idéales. Et je me suis aperçue que nous sommes déjà entrés, en France et en Europe, dans ce que nous dénonçons : la voie du communautarisme, du régionalisme, de la quête identitaire, du retour aux origines, y compris religieuses. Pour moi, ce n'est pas le bon choix.
D'où ce titre, pour dire le drame du monde moderne qui, loin d'être rationnel, est un mélange de haute technologie et de superstition. Nous avons à la fois confiance en la technique et besoin de nous rassurer dans des rites de retour identitaire.

  Vous contestez entre autres le communautarisme, les séparatismes, un certain féminisme…

  Danièle Sallenave : Qu'est-ce que nous souhaitons avant tout ? Vivre dans un espace commun capable de réunir des individus tous différents, où chacun puisse être libre et laisser les autres libres, mais qui permette de construire ensemble. Aujourd'hui, cet espace commun éclate, parce que l'individu libre s'efface derrière la coexistence de groupes refermés sur leurs pratiques religieuses, ethniques, linguistiques, sexuelles… On prétend que c'est très bien, du moment qu'on se tolère. Je dis non. Parce que la tolérance a ses limites : les communautés s'affrontent inévitablement un jour ou l'autre. Parce que, à l'intérieur d'une communauté, l'individu n'est pas libre, on lui dicte son comportement. S'il tente de s'en arracher, il passe pour un traître.
J'ai donc essayé de traverser toutes ces formations qui s'interposent entre l'idée d'une société juste et l'individu. Plus la France et l'Europe entreront dans cette division, moins on pourra intégrer facilement d'autres individus appartenant à d'autres communautés : si la France se définit par ses identités régionales, aucun arabe ne pourra plus s'y intégrer. Si l'Europe se définit par ses racines chrétiennes, que deviendront les juifs ou les musulmans ? C'est revenir sur un certain nombre de principes posés par la France, que je trouve excellents et que je veux défendre — parmi lesquels, évidemment, l'idée de laïcité.

  Vous risquez de déplaire à beaucoup…

  Danièle Sallenave : Défendre les idées auxquelles je tiens est plus important que de se protéger. Pour moi, la démocratie, c'est d'abord la liberté d'expression — pas seulement la liberté d'opinion. Je suis partisan du 1er amendement de la constitution américaine qui interdit de toucher à la liberté d'expression, donc absolument hostile à tous les procès qu'on peut faire pour des opinions exprimées. Or, aujourd'hui, la liberté d'expression se complique parce qu'il faudrait, avant de parler, se demander à qui on va déplaire. J'ai décidé de ne plus me poser cette question. Certes, je m'efforcerai de ne pas blesser, mais je ne me censurerai pas.

  Vous affirmez que l'athéisme pourrait être la solution…

  Danièle Sallenave : Ce serait trop beau ! Mais le retour — non pas des religions, parce que nos sociétés sont très irréligieuses — mais du goût des religions, fait qu'on n'entend plus beaucoup la voix de ceux qui, avec simplicité, calme et résolution, se disent athées.
Donc je pense nécessaire pour l'équilibre de la société que se fasse entendre l'athéisme, non pas antireligieux à la manière stalinienne, mais comme position philosophique, dans la mesure où ce courant est très important en Europe, et aussi ancien que les religions. Je ne veux pas proposer cette solution comme l'unique, mais je veux la faire entendre. Mais je veux un athéisme pensé, réfléchi, qui ne soit pas simple indifférence aux questions religieuses. J'ai plus de respect pour un croyant authentique que pour un athée indifférent.

 

© www.gallimard.fr, 2002

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