Marie Ferranti. Photo J. Sassier / Gallimard
 

Rencontre avec Marie Ferranti, à l'occasion de la parution de La Chasse de nuit

     Avant de commencer la battue, je ramasse un peu de terre, m'en frotte les paumes, en respire l'odeur. Je n'ai ni fusil ni poignard. Mes seules armes sont un bâton, la mazza, taillée dans un sarment de vigne, et mes dents. Je deviens l'animal. Je suis le mazzeru, celui qui frappe et annonce la mort.
 
Marie Ferranti
 

  Au cours d'une « chasse de nuit », rituel sanglant dont la tradition s'est perpétuée en Corse jusqu'au milieu du XXe siècle, Mattéo Moncale, le mazzeru, prédit la mort de Petru Zanetti. La jeune femme de Petru, Lisa, l'apprend et vient le trouver, pour tenter de dévier le cours du destin. Entre eux commence une danse de désir et de mort.

  Quels étaient le rôle et l'importance sociale du mazzeru ?

  Marie Ferranti — Le mazzeru ou la mazzera — puisque c'était indifféremment un homme ou une femme — avait le don de prédire la mort d'un membre de la communauté. Il la voyait en rêve ou lors de chasses nocturnes ou diurnes, elles-mêmes réelles ou rêvées. Ce n'était pas des dons cachés : tout le monde les connaissait. Aussi le mazzeru était-il craint de la communauté et, sans en être exclu, il vivait en marge ; il habitait à la lisière du village, car ses dons de voyance étaient souvent doublés de ceux de guérisseur. Quant à son importance sociale, elle ne pouvait être trop grande, ce qui se comprend aisément. La société le tolérait plus par crainte que par affection.

  Le roman évoque la fin d'une époque, où disparaît une certaine relation magique avec le monde…

  Marie Ferranti — Le roman se situe à une période charnière (la veille de la guerre de 39). La guerre de 14 a laissé la Corse exsangue et l'île est encore loin d'être une société « moderne ». Cependant, les mentalités ont évolué ; un monde a disparu, mais il en reste des traces. C'est ce moment-là que j'ai tenté de saisir dans La chasse de nuit.

  Le héros, Mattéo, choisit de renoncer à son pouvoir non pas secrètement selon la coutume, mais de manière publique et spectaculaire…

  Marie Ferranti — Mattéo ne veut pas renoncer à son pouvoir, mais feindre de le faire et, s'il le fait publiquement, c'est pour convaincre Lisa — la femme dont il est amoureux — qu'il ne ment pas. Cette confession publique est un subterfuge, un mensonge paré de l'illusion de la vérité. Le côté spectaculaire est ce qui donne l'illusion de la vérité. Il fait partie de la stratégie de conquête de Mattéo ; il lui est nécessaire. Le risque d'être exclu de la communauté lui paraît dérisoire comparé au refus de Lisa de le revoir. Cependant, cette confession publique n'ira pas sans conséquences et celles-ci seront toutes différentes de celles que Mattéo avait envisagées.

  Les femmes assument, en fait, les rôles principaux…

  Marie Ferranti — Les femmes jouent, en effet, un rôle essentiel : mère de substitution (Agnès) ; mauvaise mère (la tante Ignazia) ; maîtresse perverse (Lisa) et enfin, femme libre (Caterina).
Caterina est un personnage qui évolue tout au long du roman. Au début, c'est une libertine, d'un tempérament gai, qui aime prendre du plaisir sans en concevoir un sentiment de culpabilité ou de faute. Elle a mauvaise réputation, mais elle n'en a cure. C'est elle cependant qui se révolte et s'engage contre l'occupant italien. Cette expérience la fera mûrir, mais elle ne perdra rien de sa liberté de ton. C'est une femme qui aime la vie, qui a une légèreté et une grâce naturelles. C'est le personnage que je préfère. Je l'envie.

  À la fin du roman, par la voix de Mattéo, vous semblez dire que la Corse n'est plus une île, puisqu'elle n'est pas à l'abri du monde extérieur, mais aussi que ce monde extérieur est riche de promesses…

  Marie Ferranti — En un sens, vous avez raison. Pourtant, je dirais que la Corse est plus que jamais une île parce que les « riches promesses du monde extérieur  » ne sont que des illusions et qu'elle n'en profitera jamais. Elle y perdra son âme, mêlant l'avidité d'accueillir ce monde extérieur — dans ce qu'il a de plus superficiel — et le refus de perpétuer les devoirs de l'hospitalité. Ainsi la Corse deviendra oublieuse et donc violente.

© www.gallimard.fr, 2004

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