J. Rouaud. Photo J. Sassier/Gallimard
 
 

Rencontre avec Jean Rouaud, à l'occasion de la parution de L'Invention de l'auteur

     On m'avait prévenu. On ne se met pas tout seul en tête d'avoir envie de devenir écrivain. Ce n'est pas un appel impérieux, une voix dans le désert qui s'élève et dit : prends ta plume (ce qui pour la solennité passe mieux que prends ta machine à écrire ou ton ordinateur) et écris. Ce n'est pas le résultat d'une bosse de la poésie que Lavater aurait localisé dans une zone rêveuse de la boîte crânienne. Et il est inutile de décortiquer une séquence d'ADN tiré de la sueur d'un manuscrit de Rimbaud dans l'espoir d'y découvrir un gène poétique. Pas plus de main à plume que de main à charrue. On ne se propose pas devenir écrivain sans avoir fréquenté dans le haut pays de l'enfance une figure qui y ressemble, à laquelle s'identifier.
 
Jean Rouaud
 


  Que signifie le titre ?

  Jean Rouaud — Celui qui découvre une grotte s'appelle un inventeur. On parle aussi d'« invention » d'un corps lorsqu'on met à jour ses restes. C'est l'acception ancienne du terme, bien différente de celle, actuelle, de « fabrication de l'esprit ». Inventer une grotte, ce n'est pas la fabriquer, c'est trouver ce qui est, ce qui a été camouflé. Ici, c'est poser qu'on se découvre, et non qu'on se fabrique, auteur. Rimbaud disait en substance « Je me suis reconnu poète ».
Donc, on se reconnaît. Du coup, on est obligé de se demander où était cette grotte secrète qui ne demandait qu'à être découverte — où se cachait-elle dans l'enfance ? Plus précisément, la question était pour moi de savoir s'il y en avait trace avant la mort de mon père, puisque cette mort m'avait servi à écrire plusieurs livres.
J'ai fait ce travail d'investigation, à la recherche des signes qui pouvaient m'amener à cette reconnaissance-là. Effectivement, il y en avait. C'est la partie autobiographique du livre, celle où je mène ce qui s'apparente à une enquête. Une enquête aux origines de ce désir d'auteur : pourquoi se met-on en tête d'être écrivain ? L'autre partie du livre, proprement romanesque, est occupée par la lecture d'un CD-Rom.

  Pourtant, on affirme souvent que « tout le monde peut écrire » …

  Jean Rouaud — Je l'ai moi-même cru longtemps, et j'ai été plutôt enclin à inciter à écrire tous ceux qui en manifestaient le désir. On est tous, tout le temps, dans l'écriture — d'un rapport, d'une carte postale, pour laquelle on essaie de trouver une tournure un peu fine, un peu drôle. Et on est tenté de se dire qu'il suffirait d'allonger la phrase pour lui faire porter une histoire, et que, ma foi, de la carte postale au roman, il n'y aurait qu'une question de temps et d'énergie.
  En fait, je crois de plus en plus que ce saut de la carte postale au livre, c'est l'engagement de toute une vie. Ce n'est pas quelque chose qui se fait impunément. Il y a un prix très lourd à l'écriture, qui consiste à abandonner, en fait, quasiment toute ambition sociale.

  Vous venez de parler de « lecture » à propos d'un CD-Rom

  Jean Rouaud — Oui, parce que c'est un CD-Rom qui n'existe pas, ou plutôt qui n'existe que par les pages que je lui consacre… Je n'emploierai pas le terme « lecture » pour un vrai CD-Rom, pour une vraie manipulation sur ordinateur. Simplement l'idée de« virtuel », qui s'est imposée, semble redécouvrir ce que les romanciers connaissent, eux, depuis longtemps : que le rapport au réel ne peut pas se résumer simplement à une histoire de vrai ou faux.
  Le succès de ce terme de « virtuel », de la notion de virtualité, la manière dont il a envahi notre espace au moment même où la société affiche un matérialisme effréné, c'est une sorte de retour du refoulé.

© www.gallimard.fr, 2002

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