Rencontre avec Jean-Louis Crémieux-Brilhac, à l'occasion de la parution de Prisonniers de la liberté

     Ce sont les aventures et mésaventures de ces 218 militaires français qui, prisonniers de guerre en Allemagne en juin 1940, s'évadèrent en U.R.S.S., que je raconte ici : rien qu'un épisode minime, mais singulier, de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale. Singulier par la formidable somme d'énergie et d'endurance qu'exigèrent certaines évasions ; par le choix, comme terre d'accueil, de l'Union soviétique que nous n'imaginions pas aussi étroitement liée à l'Allemagne nazie. Singulier par la reconstitution d'une communauté française au cœur de la Russie profonde. Singulier, enfin, par le cheminement qui, en l'espace d'un an, transforma un groupe de Français comme les autres en une cohorte de volontaires convaincus d'être porteurs d'une mission.


  Votre témoignage se lit en fait comme un roman d'aventures…

  Jean-Louis Crémieux-Brilhac : C'est vrai, il s'agit bien d'une aventure, individuelle puis collective, imprévisible, dramatique à certains moments. Nous ne pouvions pas imaginer qu'en nous évadant d'Allemagne pour retrouver la liberté, nous allions nous retrouver dans une captivité à certains moments pire que celle que nous avions quittée. Ni que nous aurions la révélation d'un monde carcéral soviétique stupéfiant d'horreur, tout en bénéficiant par moments d'un traitement curieusement privilégié, et que nous allions former une communauté de Français isolés, perdus dans l'immensité soviétique, tenus au secret.

  Un microcosme dont le fonctionnement permet de mieux comprendre l'état d'esprit des Français de l'époque ?

  Jean-Louis Crémieux-Brilhac : Je ne sais pas si cela permet de mieux le comprendre, mais il est vrai que ces Français isolés, pas informés, évadés d'Allemagne, se sont trouvés en proie au confusionnisme d'idées et aux antagonismes qui divisaient alors la France, d'une façon d'autant plus grossie et voyante qu'il n'y avait pas la police française pour leur imposer le silence, qu'ils s'exprimaient librement dans leur double dérive : les uns entraînés, dans leur patriotisme, à un maréchalisme incroyable, convaincus pendant toute une période par les officiers évadés que le maréchal était à la tête de la résistance française ! Et les autres, une minorité de communistes ardents ou sympathisants, accrochés au mythe de la guerre impérialiste et faisant confiance absolue et aveugle à Staline
Ce microcosme s'est divisé jusqu'au drame, puisque la communauté française a éclaté : 186 ont choisi de rejoindre De Gaulle, et 32 sont restés en Union soviétique, certains étant prêts à s'engager dans l'Armée Rouge.

  Votre ouvrage permet également de mieux comprendre comment fonctionnait l'URSS, et aussi le PCF…

  Jean-Louis Crémieux-Brilhac : J'ai eu la chance extraordinaire d'obtenir des Soviétiques — non sans peine — 400 pages de documents de police et de documents politiques.
Ils témoignent des réactions du gouvernement soviétique à l'égard de ces Français évadés, d'abord considérés comme des espions, ensuite comme des patriotes, mais toujours internés par décision des plus hautes autorités politiques du gouvernement, la Russie étant alors étroitement liée à l'Allemagne. Donc le traitement auquel nous avons été soumis a été dicté à toutes les phases par les plus hautes autorités soviétiques, qui donnaient leurs instructions au NKVD, le futur KGB.
  L'autre aspect que révèlent ces archives, c'est l'emprise incroyable de Moscou sur le PCF et sur les chefs communistes réfugiés à Moscou, et la manière dont on façonnait les futurs communistes dans les écoles du parti. Nos camarades restés en Russie ont ainsi été formés pour devenir de futurs agents, de futurs propagandistes du parti, avant d'être renvoyés pour la plupart aux forces françaises libres à partir de l'été 1942.
Une de mes grandes surprises a été de découvrir que ces Français restés en Russie avaient été placés sous les directives et le contrôle d'un communiste français de premier rang, André Marty, et que toute leur « scolarité » a fait l'objet de notes, de rapports, d'échanges de lettres, d'enregistrements, conservés dans les archives soviétiques parmi les 2000 dossiers déjà constitués à l'époque par le Komintern sur le PCF.

  C'est aussi un témoignage sur la lourdeur bureaucratique du système…

  Jean-Louis Crémieux-Brilhac : Nous n'avions aucune idée de cette bureaucratie où tout, absolument tout, remontait vers le haut. Il est extraordinaire de penser que nous étions en permanence sous l'œil des plus hautes autorités soviétiques. Chaque fois qu'il y a eu une crise, celui qui est intervenu du côté soviétique était le directeur des camps de prisonniers et des camps d'internement auprès de Beria. Et tout faisait l'objet de rapports qui ont été conservés.

  Aujourd'hui, on a tendance à faire l'amalgame entre stalinisme et nazisme

  Jean-Louis Crémieux-Brilhac : Je ne suis pas d'accord, je ne l'ai pas ressenti comme tel. J'y ai vu deux différences. Une différence doctrinale, d'abord : le marxisme-léninisme, tel qu'il était diffusé et enseigné, était tout de même une philosophie universaliste qui, à travers Marx, se rattachait à la philosophie des Lumières. Je pense que ce n'est pas de bon ton de le dire, mais c'était tout de même sensible, par exemple dans les réactions de nos gardiens : ils travaillaient pour une dictature, mais ils avaient un idéal de liberté, et de liberté universaliste.
  Deuxième différence, très concrète : les Allemands étaient portés à une brutalité spontanée, stupéfiante, exercée à tout moment et contre quoi il n'y avait pas à se rebeller. Les gardiens, les soldats, et plus généralement les Soviétiques avec qui nous avons pu avoir le contact n'avaient pas cette brutalité naturelle.
Cela dit, ces deux totalitarismes se rejoignent dans l'horreur carcérale.

  Un des points forts de l'ouvrage est le dialogue qui s'instaure entre le travail d'archives et le vécu…

  Jean-Louis Crémieux-Brilhac : J'ai voulu que ce livre soit à la fois le livre autobiographique d'un témoin et celui d'un historien, c'est-à-dire que tout soit soumis à la critique historique et vérifié à l'aide de documents. J'ai pu le faire parce que j'ai eu deux chances extraordinaires : d'une part, d'avoir pris des notes dans deux des camps où nous étions et de les retrouver presque miraculeusement à la faveur d'un déménagement, et d'autre part de découvrir le revers de la médaille à travers ces 400 pages de documents soviétiques.

  À travers les documents que vous livrez, on mesure aussi à quel point certains ont réécrit l'histoire…

  Jean-Louis Crémieux-Brilhac : Aussi bien du côté de ceux qui sont venus à la France libre que du côté des communistes, il y a eu chez certains une réécriture de l'histoire — en partie de bonne foi, en partie de mauvaise foi. Parce que les dérives de la mémoire, l'évolution de l'histoire vécue font que la vision des événements change. Mais le témoignage du militant communiste Daniel Georges met en évidence une réécriture délibérée de l'histoire.
  Du côté des gaullistes — puisque quatre d'entre nous, en dehors de moi, ont publié leurs mémoires — , sans aller jusqu'à la déformation, on a mis l'accent sur le patriotisme combatif des prisonniers du premier jour, ce qui était tout à fait excessif, et l'on a uniquement voulu voir de la Russie les goulags et le côté carcéral. Cela se comprend, c'est ce que nous avons le plus mal encaissé et qui nous a marqué à vie. Et aussi, dans une certaine mesure, nous avons façonné, à travers les récits que nous nous faisions lors de nos rencontres, une espèce d'« image idéale » de notre aventure collective.

  On a le sentiment qu'au moment où vous rejoignez Londres et la France libre, votre vision du monde s'éclaire…

  Jean-Louis Crémieux-Brilhac : Après avoir nagé dans un confusionnisme profond, rencontrer De Gaulle, c'était vraiment comme découvrir une boussole, retrouver la clarté, la rectitude. Il est le seul qui n'a jamais hésité sur la conduite à tenir. Il disait : « La ligne droite est le plus court, mais aussi le plus sûr chemin ». Même s'il lui arrivait d'être pragmatique, c'était toujours la ligne droite qui prévalait, selon une direction basée sur un raisonnement cohérent. Parce qu'il disait le vrai et qu'il se battait, nous l'avons suivi avec passion, ce qui a conduit certains d'entre nous à être parachutés en France comme agents clandestins, et une centaine à combattre sur tous les champs de bataille, à Bir Hakeim, au Garigliano, jusqu'à Paris et jusqu'à Berchtesgaden. Je pense notamment au capitaine et futur général Billotte, ou au lieutenant et futur général de Boissieu, qui devint le gendre de De Gaulle.

  Cet internement en Union soviétique aura marqué à vie tous ceux qui l'ont vécu…

  Jean-Louis Crémieux-Brilhac : L'itinéraire de certains a été profondément modifié. Je pense notamment à ceux qui ont en quelque sorte « bouclé la boucle », qui, évadés d'Allemagne, sont revenus en France, ont participé à la libération de Paris avant d'entrer en vainqueurs en Allemagne et d'aller jusqu'à Berchtesgaden… Mais même ceux qui ont retrouvé leur vie antérieure en ont gardé une marque indélébile, et surtout le sentiment d'appartenir à une fraternité.

 

© www.gallimard.fr, 2002

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