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Rencontre avec Pascal Quignard, à l'occasion de la parution de Villa Amalia (2006)  

    Loin devant les villas sur la digue, elle se tenait accroupie sur elle-même, les genoux au menton, en plein vent, sur le sable humide de la marée. Elle pouvait passer des heures devant les vagues, dans le vacarme, engloutie dans leur rythme comme dans l'étendue grise, de plus en plus bruyante et immense, de la mer.

  L'héroïne, Ann Hidden, est quelqu'un qui « élague » systématiquement tout ce qui lui semble encombrant, des syllabes « inutiles » de son nom aux fioritures des partitions musicales, en passant par les relations humaines. Intransigeance, ou incarnation de ce goût du dépouillement et du silence qui traverse toute votre œuvre ?

  Pascal Quignard — Elle simplifie. La vie est si brève. Ann Hidden vieillit. Quand on vieillit l'essentiel se met à importer plus que tout. En quelques semaines, mystérieusement, sans rien dire à personne, elle fait le vide, vend tout, ment à tout le monde, s'en va. Il n'est pas facile dans nos sociétés de partir du jour au lendemain. Et en effet, dans l'espoir de gagner plus de liberté, il faut savoir perdre, il faut savoir se dépouiller de très belles choses, il faut en effet élaguer.

  Ann tente de repartir à zéro en tirant un trait sur son passé, mais elle n'y parviendra qu'avec la complicité d'un autre fragment du passé (incarné par Georges) et finira par se retrouver confrontée à un passé encore plus ancien (incarné cette fois par son père). Faut-il y voir un constat d'échec, une manifestation de l'« éternel retour », ou encore l'affirmation qu'une renaissance n'est possible que si l'on parvient à regrouper les pièces éparses du passé ?

  Pascal Quignard — Ce n'est pas un échec. Ce n'est pas un retour. C'est une métamorphose. Une enveloppe où on étouffe, une chrysalide dont le corps se dégage lentement, de loin, cela paraît être la même chose. Mais ce n'est pas du tout le cas. Ann Hidden est une femme qui se désatellise. Elle quitte tous les cercles, conjugal, familial, professionnel, national, où elle se trouvait enfermée. Elle se tourne tout d'abord vers la beauté, vers l'Italie, vers une petite île volcanique perdue dans la mer. Elle quitte l'esclavage. Bien sûr le passé la rejoint mais il trouve en face de lui une femme complètement transformée, qui n'est plus affectée par ce qu'elle a vécu de la même manière, ni avec la même douleur.

  Le roman se développe comme une composition musicale, avec des thèmes récurrents (les maisons au bord de l'eau, qu'il s'agisse de la Bretagne, de l'Yonne ou d'Ischia), ou encore toute la palette des nuances de l'adagio à l'agitato. Le texte peut-il s'entendre comme une sonate, une fugue, voire une « leçon de ténèbres » ou, plus simplement, progresse-t-il au rythme des vagues et des marées ?

  Pascal Quignard — Oh ! le mot fugue que vous employez est merveilleux. C'est cela. Ce livre est une fuite, une fugue, une succession de départs, de renouveaux, de printemps. J'espère que non seulement la composition mais le style lui aussi s'en ressent. Qu'il a quelque chose lui aussi, sinon d'impétueux, d'impatient. D'aussi impatient que le corps au printemps ou que la nature au printemps. Quand on a envie de sortir de ses couvertures, de rejoindre de plus en plus tôt l'aube qui elle-même se lève de plus en plus tôt, de remettre en route le jardin, de remanier sa vie. Mais vous avez raison aussi pour la mer. La mer est présente aussi tout le long du roman. Non pas comme une mer qui se retire. Comme une mer qui s'avance. J'avais pensé à appeler ce roman Au bord de la mer.

© www.gallimard.fr, 2006

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