Yannick Haenel
Introduction à la mort française
Roman
Collection blanche

 

  Ces phrases ne visent pas à reconnaître la forme des corps : si elles s'attardent sur eux, c'est pour ne pas voyager seules. Autre chose les appelle, qui passe sous les robes, découpe les bavardages, se faufile entre les tables, s'attarde aux rires et aux fenêtres, grimpe au dernier étage, ouvre la trappe du grenier et s'envole avec le trésor.
  J'ai appris comment il faut décevoir ceux qui nous interrogent. Mes aventures n'ont pas d'autre nom que le mien. Les saveurs ne s'échangent pas. Tout pour moi.
  J'ai traversé la Seine en me répétant chacune de ces phrases depuis le début. Une pluie grisâtre tourbillonnait sur le pont de Bercy. Le soir s'envolait dans la tempête : il n'y avait plus qu'un ciel boueux de tous les côtés, un paysage d'ombres humides, avec des grues métalliques et des tours illuminées dans la nuit. En traversant la Seine, j'ai aperçu sous le déluge la Grande Bibliothèque, ses quatre tours blanches en forme de livres ouverts qui surveillent l'esplanade. Mains dans les poches de mon manteau, j'ai serré le carton d'invitation. La Mort en France, des origines à nos jours, imprimé en lettres dorées, c'était écrit.
  De nuit, la Grande Bibliothèque prend
l'allure solennelle d'un sarcophage. Il n'y a plus d'arbres. Avec les contours houleux du béton, de la pierre et du verre, sous la pluie éclairée par les projecteurs de l'esplanade, c'est une poisse vaporeuse qui se diffuse. Tandis que je gravissais les longues marches de bois en prenant garde à ne pas glisser, le vent tourbillonnait plus fort ; j'ai eu la tentation de faire marche arrière et de rentrer chez moi. Visage et manteau ruisselants, j'ai levé la tête : les quatre livres de verre se dressaient sur le ciel bleu-noir comme des pinces argentées. J'ai emprunté un escalator, je suis descendu dans la Grande Bibliothèque, j'ai fermé les yeux, je me suis récité le début de ce roman en détachant avec lenteur chaque syllabe : Mes aventures n'ont pas d'autre nom que le mien. Les saveurs ne s'échangent pas. Quand on s'apprête à franchir une ligne, la tension d'esprit doit être égale à la défiance. Malgré les grelottements, malgré le nez qui coule et les doigts gelés, c'est avec une grande concentration que je suis arrivé devant le hall.
  J'ai tendu mon carton d'invitation à un type en blazer, un type joufflu avec une oreillette dont le fil serpentait le long de la nuque. Il a cherché mon nom sur une liste, il m'a fait passer dans une cage sombre, entre les battants d'un détecteur ; j'ai attendu devant une porte en fer : un déclic, puis ça s'est ouvert. Aussitôt, venu du hall de la Grande Bibliothèque, un vent de bavardages a déferlé sur ce livre. J'ai repris mon souffle. Toutes les phrases que vous lisez se sont ajustées dans ma tête : Tout pour moi, ai-je dit en souriant, puis je me suis avancé. C'est ainsi que ce livre commence.

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