Richard Millet
La Voix d'alto
Roman
Collection Blanche

 


   « Il n'y a pas de commencement à une histoire d'amour, elle a toujours commencé et elle finira sans doute comme elle a commencé, sans vraiment prendre fin, même quand nous ne serons plus là, mon amour », m'a-t-elle dit aux premiers temps de ce qu'il faut bien appeler notre liaison, faute de mieux, lorsque je l'écoutais parler dans le calme du lointain, offerte et déjà plus tout à fait présente, elle, la lente, l'étrange, la belle émigrée, qui n'aura jamais été tout à fait là, je le sais maintenant, pas voulu être là, non, pas dans l'évidence du jour ni dans le pauvre mystère de ce qui succède au jour, mais dans la vraie nuit qu'elle appelait aussi la vérité sur soi : « la seule », ajoutait-elle avec une solennité qui m'agaçait, au début, puisqu'il y a eu un début, malgré tout, ces premiers mots, gestes, effleurements rêvés ou réels qui sont un tâtonnement d'aveugle en plein midi, retour sur soi, recherche de la vérité, ce peu de vérité qui a l'éclat d'un ongle dans la nuit…
   Elle regardait avec dégoût la fausse monnaie des sentiments, des images, des mots. L'appauvrissement des langues la désolait, comme le peu de secret qu'elles recèlent.
   « Les langues souffrent et meurent comme des corps », murmurait-elle en souriant.
   Elle se sentait cernée, assiégée, égarée — sans préciser par quoi. Elle attendait des signes. Certains phénomènes météorologiques la terrifiaient, l'indignaient même, m'avait-elle laissé entendre, le jour de la grande éclipse, le 11 août 1999, si je me souviens bien. J'avais chaud. J'ai toujours eu trop chaud, même en hiver, dans les chambres, les rues, les sous-sols des villes, à cause, j'imagine, de mon enfance à Siom, dans le haut Limousin, parmi les grands vents et des hivers où le froid semblait devoir faire surgir de la nuit les loups de l'ancien temps et où j'ai passé mes premières années à lutter contre ça, le froid, l'obscurité, la solitude, les loups, les barbares et tout ce qui n'était pas tout à fait mort et hantait les abords de Siom.
   Le jour de l'éclipse, j'avais quitté dans la matinée une jeune Polonaise dont le lit donnait sur les marronniers du bois de Vincennes et avec qui je vivais un de ces amours tranquilles qui sont aux hommes mûrs une musique de l'aube, puis j'étais passé, non loin de là, pour prendre une partition au conservatoire de Fontenay-sous-Bois, où je tiens la classe d'alto durant l'année scolaire et où on me laissait disposer, cet été-là, d'une salle où répéter avec quelques amis des quintettes français de la fin du XIXe siècle.
   Dans le RER la chaleur était dégradante, pour moi plus que pour les autres, puisque l'homme de la rue, l'homme des foules, a pris l'habitude de se dévêtir autant que les femmes, de sorte qu'assis sur une banquette du train on a souvent les yeux et le nez sur cela même que des siècles de civilisation avaient eu pour but de dissimuler ou de ne proposer que par éclairs, dans l'échancrure ou le bâillement du vêtement : les poils des jambes, des aisselles, des torses, et ces tatouages qui fleurissent dans les fins de siècle, fleurs, prénoms, oiseaux, dragons, slogans, idéogrammes, cris d'amour et de haine, emblèmes de religions naissantes ou moribondes.
   Avilissante chaleur, pour eux comme pour moi, ai-je pensé avec le sentiment d'en être plus affecté que ces gens à demi nus, non pas parce que je leur serais supérieur mais parce que je suis un artiste et que cette condition est à mes yeux bien plus importante que le fait d'être citoyen d'un pays transpirant, désœuvré, morose, oublieux, et si conscient, moi, de ce que je dois à la musique que je n'ai jamais touché mon alto sans être convenablement vêtu, même chez moi, lorsque j'ai trop chaud et que je suis seul, travaillant un morceau et incapable de me représenter Marc-Antoine Charpentier composant en linge de corps ses Leçons et ténèbres, ou Alban Berg en caleçon son Concerto à la mémoire d'un ange. Oui, indigné à l'idée que la musique puisse se jouer en débraillé alors qu'elle est la seule chose qui me fasse supporter l'idée qu'il y ait désormais un temps où Nicole n'est plus et un autre, peut-être peu lointain, où mon corps reposera dans la froide terre de Siom.

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