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Guy
Goffette
Un
été autour du cou
Roman
Collection blanche
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Il
y a belle lurette de cela hélas, et rien n'a changé
: les si sont des bouteilles où la mer n'entre jamais, et
comme le bleu monte au ciel, le vert à l'herbe et le rouge
au front, la rose a fané, la jeune fille aux jambes nues,
un autre l'a aimée, et c'est à peine si je peux revoir
encore cet enfant de onze ans sous le masque du vieillard que je
suis devenu, moi qui vis à présent retranché
du monde dans une caravane à moitié enterrée
à la lisière de la forêt, un bas de femme autour
du cou, mort ou tout comme, et qui n'attends plus rien.
N'empêche, j'aurais bien aimé ne plus devoir
mentir, pouvoir me regarder en face et dire je enfin, oui,
je tout simplement, sans l'ombre d'un regret, d'un remords.
Dire : moi, Simon Sylvestre, ex-Casanova de campagne, don Juan à
la petite semaine, vil écumeur de lits, amant de poche, infidèle,
obsédé, lubrique, aujourd'hui sans désir, les
yeux vides, le cur en déroute, l'âme enfouie
dans une taupinière, le diable sait laquelle, je fus cet
enfant de onze ans, triste et timide et gauche, avec ses poches
bourrées de billes de verre, ses soldats de plomb ; je fus
cet enfant-là tout entier, chair et os et âme, avant
qu'on me le vole, qu'on me l'enlève en m'obligeant à
revêtir à mon cur défendant un corps d'homme
fait, un corps soudain qui pèse son poids d'ombre et de vertige,
et prend plaisir au jeu des formes, comme avec ces volumes en bois
ou plastique coloré que les petits emboîtent en gazouillant
ou jettent, impuissants et rageurs, sur le parquet, avec des cris
de goret qu'on égorge ; un corps soudain qui se met à
jouer, jouer, jouer jusqu'à plus soif, jouer à l'amour
braque ou foldingue avec sa vie et celle des autres, les douces,
les timides, les qui font tapisserie, les boutonneuses, les inquiètes,
les crédules, et gare aux larmes, gare aux cris, gare aux
corps démâtés, bateaux épars sur quels
récifs : ces oreillers déchirés, ces seins
battus, ces visages de petits matins tristes quand le fard n'est
plus qu'un barbouillage, ces jambes désarticulées
qui traînent dans la chambre comme dans la coulisse d'un théâtre
poussiéreux.
J'aurais
bien aimé, comprenez-moi. Pour avoir moins mal, sortir du
trou, recommencer quelque chose peut-être qui s'apparente
à l'amour, quelque chose de pur, de tendre, de vivant qui
réconcilierait une fois pour toutes ce corps, aujourd'hui
rejeté comme un vieux jouet, sans usage, au fond de la mémoire,
et cet enfant d'avant le drame, quand la forêt était
encore pleine de merveilles et de secrets, et puis mourir en paix
avec moi-même comme la forêt avec tous ses oiseaux,
alors que je tremble tous les soirs comme un geai dépossédé
de son cri à l'approche des chasseurs.
Les
jours de grands vents, surtout, quand les arbres se balancent dans
mon dos et que la caravane se met à tanguer, j'ai peur que
le vertige me prenne, que le vide de ma propre vie m'envahisse,
que la mémoire se rouvre comme une plaie et que le goût
âcre du sperme et des larmes me remonte à la gorge.
Alors, pour lutter contre ça, pour redonner un sens aux images
qui m'assaillent, en articuler le cours avec l'illusion de pouvoir
le dériver un peu, je parle, je parle tout seul dans le noir,
j'insulte la ténèbre, je me refais l'histoire de Simon,
telle que je m'en souviens, telle que je l'ai oubliée, telle
que je me la réinvente encore et encore comme un conte à
la veillée d'hiver pour endormir la nuit et tous les loups
: il était une fois, et cætera.
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