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Pierre Assouline. Tu seras un homme, mon fils

« À la veille de la Première Guerre mondiale, Louis Lambert, jeune professeur de Lettres, rencontre dans le sud de la France son auteur favori : Rudyard Kipling, prix Nobel de littérature, auteur du fameux poème « If… », que les Français connaîtront bientôt sous le titre « Tu seras un homme, mon fils ».
Lambert, qui rêve d’en donner lui-même la traduction idéale, tente d’obtenir l’autorisation de l’auteur. Une amitié inattendue va naître, vite assombrie par la mort au combat de John, le fils de Kipling. Une mort que l’écrivain ne peut admettre tant il en éprouve de culpabilité… »

Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser aux vingt-cinq dernières années de la vie de Kipling ?
Pour moi, le vrai point de départ de ce livre n’est pas Kipling et ses relations avec son fils John, mais la question des relations père-fils en général, encore plus largement des relations parents-enfants, j’y réfléchis depuis très longtemps.
D’autre part, j’ai publié en 2006 un recueil de nouvelles, Rosebud, où je racontais en particulier le désespoir de Kipling après la mort de son fils. La rencontre entre les deux sujets a donné naissance au roman.

Un roman, et non une biographie ?
Tout ce que je raconte est vrai, les propos de Kipling sont ceux qu’il a réellement tenus, les précisions médicales sur John sont exactes. J’ai travaillé à partir de la monumentale correspondance de Kipling et des multiples sites et forums anglais qui lui sont consacrés.
En revanche, le personnage de Louis Lambert, ce prof de Lettres qui rêve de traduire « If… », est fictif même s’il est vraisemblable, et c’est en cela qu’il s’agit bien d’un roman.

Pensez-vous que Kipling soit responsable de la mort de deux de ses enfants ?
Je pense même que cette double responsabilité l’a tué, c’est ce qui a provoqué l’ulcère qui l’a emporté, et il en était conscient. Son imprudence a provoqué la mort de sa fille, et il a engagé son fils dans l’armée sans lui demander son avis ! En même temps, c’est un homme qui adore ses enfants, qui finira en père éploré orphelin de ses enfants.

Louis Lambert écrit de Kipling, « ce type avait un grain »…
Effectivement, il a un grain, c’est un hystérique, un histrion ! J’ai lu ses discours, même la presse de droite était choquée par sa violence. Sa façon de parler de l’Allemagne et des Allemands est à la limite du racisme biologique. Cela dit, je pars du principe que tout artiste, donc tout écrivain, a un grain, sinon ce n’est pas un artiste !

Existe-t-il un malentendu autour de Kipling ?
Malentendu au sens propre : mal entendu. Quand on parle de Kipling, les Français entendent l’écrivain, les Anglais entendent le personnage qui tient des propos extrêmes, voire extrémistes. Les lecteurs vont avoir des surprises, parce que mon livre révèle beaucoup de la personnalité complexe d’un homme qu’on croit connaître.

Vous posez également le problème de la traduction poétique ?
C’est mon dada ! La question de la traduction me passionne depuis longtemps, surtout la traduction poétique, où la sonorité est essentielle. Toute une partie du roman tourne autour de la traduction de « If… », que l’on ne connaît en France que dans une version tronquée et largement réinventée par André Maurois. La fin du roman réserve d’ailleurs une petite surprise à ce sujet.

Quel conseil donneriez-vous à un lecteur qui voudrait se lancer dans Kipling ?
Avec Le livre de la jungle, Kipling a été ghettoïsé en France comme « auteur jeunesse ». J’aimerais que les lecteurs découvrent ici deux Kipling qu’ils ne connaissent pas : d’une part le poète, d’autre part un formidable nouvelliste.

Entretien réalisé avec Pierre Assouline à l’occasion de la parution de Tu seras un homme, mon fils.

© Gallimard