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Le miel et l'amertume de Tahar Ben Jelloun. Entretien

« J’habite un sous-sol tellement bas qu’il m’arrive parfois de le confondre avec une tombe. Il est froid, ce qui m’arrange l’été et qui m’agace l’hiver, surtout que cette saison, à Tanger, est très humide. Au-dessus, nous avons une maison, construite à l’époque où tout allait bien et où nous étions, ma femme et moi, assez confiants dans l’avenir. Nous étions stupides et nous ne le savions pas. Nous étions même heureux et nous ne nous rendions pas compte de notre chance. »

Le roman s’ouvre sur les voix intérieures de Mourad et Malika, vieux couple déchiré par les malheurs de la vie…

Le roman raconte comment un couple de la classe moyenne marocaine, dans les années 1990-2000, a été totalement détruit par le suicide de leur fille, victime d’un pédocriminel. En violant la jeune fille, en la poussant au suicide, cet homme qui agissait en toute impunité a, en quelque sorte, violé et suicidé toute la famille. Au départ de ce couple, il n’y avait pas d’histoire d’amour, c’était un mariage traditionnel où l’on se marie sans se connaître et où on apprend à se connaître en se mariant.

Mais ils auraient pu mener une vie normale s’il n’y avait pas eu cette tragédie venue les perturber au point que la culpabilité s’est transformée en haine mutuelle. Faut-il y voir une conséquence du poids de la tradition dans la société marocaine ?

C’est le propre de toutes sociétés traditionnelles. La France n’y a pas échappé, dans la mesure où la dénonciation de la pédocriminalité est très récente. Il y a une quarantaine d’années, un écrivain connu pouvait faire l’éloge des petites filles de moins de treize ans à la télévision sans déranger grand monde… Dans la société marocaine, c’est la même chose, sauf que s’ajoute la notion de honte, très ancrée dans les mentalités. On préfère se taire plutôt que d’avoir honte, et le silence est le meilleur complice des criminels.

Autre sujet de détestation entre elle et lui, la question de la corruption…

Mourad est un homme intègre mais, poussé par sa femme qui réclame une vie plus confortable, il a fini par sombrer dans la cohorte des corrompus, parce que c’est le système qui fonctionne ainsi et qu’un grain de sable seul ne peut pas arrêter la machine. Sa mauvaise conscience ajoute encore à son sentiment de culpabilité, renforce sa haine pour Malika, qu’il accuse de l’avoir poussé au déshonneur.

Outre Samia, leur fille disparue, le couple a deux fils, Adam, resté au Maroc mais qui le vit mal, et Moncef, installé au Canada…

Ces deux types de personnages sont assez fréquents dans la société marocaine. L’envie de quitter le pays est très répandue au sein de la jeunesse, surtout quand les perspectives d’avenir ne sont pas très brillantes. Moncef, qui réussit à partir, va sauver sa vie et son couple, Adam se retrouve à faire partie de ces millions de fonctionnaires et de salariés qui doivent supporter une humiliation quotidienne pour garder leur boulot. Il subit le comportement dictatorial et esclavagiste qui perdure dans une société feutrée où les rapports de classe et d’inégalité sont flagrants. Un patron dans son usine, un préfet dans une région, peuvent se permettre toutes les humiliations parce qu’ils représentent le pouvoir et que le pouvoir, pour s’installer, commence par écraser.

Paradoxalement, Viad, un migrant mauritanien, se sent très heureux au Maroc…

Pendant que j’écrivais ce roman, j’ai été invité à faire une conférence en Mauritanie. J’ai découvert un pays riche de ses ressources naturelles, mais où le peuple vit dans une grande détresse. Les Maures, à la peau claire, ont tous les pouvoirs, les Noirs sont traités comme des esclaves. Viad, malgré ses bonnes études, n’a pas d’avenir dans son pays parce qu’il est noir. Pour lui, venir au Maroc est une promotion, même s’il doit mendier, faire des petits boulots, en espérant un avenir meilleur. Cet avenir meilleur, c’est cette famille déchirée qui va lui donner, involontairement. Viad le migrant est celui qui apporte un peu d’optimisme dans cette histoire triste.

Tahar Ben Jelloun est né à Fès en 1944. Il a obtenu le prix Goncourt en 1987 pour La nuit sacrée. Il est l’auteur aux Éditions Gallimard de romans, récits et recueils de poèmes parmi lesquels Partir, Le bonheur conjugal, L’insomniaque.
Ses romans ont été réunis dans la collection « Quarto ».

Entretien réalisé avec Tahar Ben Jelloun à l'occasion de la parution du Miel et l'amertume.

© Gallimard