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La panthère des neiges. Édition illustrée de Sylvain Tesson et Vincent Munier

La présence des images semble donner au texte une nouvelle dimension…

Sylvain Tesson : Toute la gageure de mon récit était de décrire des visions avec des mots : c’était un livre d’observation où on ne voyait rien, un livre de zoologie où les bêtes n’apparaissaient pas, un livre de représentations de paysages très vides, très évanescents. Les images créent un autre livre, renforcent le pouvoir des mots pour mieux rendre compte du spectacle du monde.

Vincent Munier : Ce qui nous a guidés dans le choix des images, c’est à la fois la fidélité à ce que nous avons vécu sur place et la fidélité au texte. Nous avons retenu celles qui parvenaient le mieux à se marier au récit.

Ce choix d’images dépasse le simple reportage animalier en s’intéressant aux lieux, aux hommes…

S. T. : Cette présence des hommes, des bêtes et des paysages s’inscrit dans la proposition philosophique du bouddhisme tibétain, qui dit : « Les bêtes, les hommes et les dieux sont frappés du même métal. » Tous s’insèrent dans un ensemble qui s’appelle le vivant. Dans le livre, j’évoque l’idée que la bête est déjà là avant que le regard ne la saisisse. L’image nous dit qu’elle est là avant que l’esprit ne l’aie détectée. On fait apparaître la panthère soit en la décrivant par le miracle du verbe, soit en la photographiant. Tout le talent de Vincent Munier consiste à ne pas révéler trop brutalement ce qui est caché, à laisser sa part à la science de la dissimulation. Il ne fait que suggérer ce qui est camouflé.

V. M. : Ces images montrent le côté authentique, sincère, de notre aventure sur le terrain. Il n’y a eu aucune mise en scène, rien n’a été programmé, scénarisé. Nous avons vécu ces moments de manière très naturelle, et Sylvain Tesson regardait tout cela avec des yeux d’enfant émerveillé
par ce qu’il découvrait.

L’ouvrage est bien plus qu’un reportage sur la panthère des neiges…

S. T. : Notre aventure n’était pas une chasse à la panthère ! C’était une éducation, où j’étais l’élève et Vincent Munier le maître. Une éducation sensorielle où Vincent m’apprenait à voir, à déchiffrer, à lire la nature. L’objectif était de comprendre que la nature est un livre d’heures dont il faut posséder l’alphabet pour pouvoir déchiffrer les secrets, et non de multiplier les photos de panthères. Dans ce cas, on aurait fait un catalogue de chasseur d’images.

V. M. : Nous ne sommes ni des surhommes ni des aventuriers, et même si ces endroits sont reculés il y a une présence humaine, des nomades en particulier. Nous avions aussi établi un camp de base chez une famille avec qui nous avons eu de très bons rapports. Nous voulions absolument que cet aspect humain soit présent dans la version illustrée. Trois ans plus tard, quel regard portez-vous sur cette expédition ?

S. T. : Je mesure le bénéfice de ces instants au fait que je vois plus de bêtes autour de moi, insectes, oiseaux, mammifères… À chaque fois, j’ai une pensée pour Vincent qui a été mon éveilleur.

V. M. : J’ai été surpris, et ravi, de l’écho de notre petite aventure grâce au récit écologiquement engagé de Sylvain. Le message fort, que nous devons continuer à marteler, c’est qu’il faut prendre le temps de regarder les êtres vivants autour de nous et les respecter. Nous ne sommes pas seuls, tout est lié, et si une espèce sème le désordre, c’est bien la nôtre…

Sylvain Tesson, avez-vous d’autres projets du même ordre ?

S. T. : Je viens de traverser l’intégralité des Alpes à skis de randonnée, rien à voir avec la panthère des neiges. Pourtant, tous mes voyages, qui paraissent un peu désordonnés, répondent au même principe : plonger dans la nature profonde, qui m’intéresse autant que l’expression artistique. La nature et l’art ne doivent pas être séparés, il faut chérir les panthères autant que les cathédrales, il est temps d’imaginer une écologie culturelle.

Vincent Munier, c’est quoi pour vous, être photographe animalier ?

V. M. : Photographe animalier, c’est une étiquette ! Je pense être avant tout un naturaliste et un grand amoureux du vivant qui s’exprime par l’image.

Écrivain, journaliste et grand voyageur, Sylvain Tesson est né en 1972. Après un tour du monde à vélo, il se passionne pour l’Asie centrale, qu’il parcourt inlassablement depuis 1997.

Naturaliste et photographe animalier, Vincent Munier, né en 1976, a réalisé depuis 2002 de nombreux reportages à travers le monde.