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Noces de Charbon de Sophie Chauveau. Entretien

« En 1923, tout le monde se chauffe au charbon. Chacun le monte chez soi par seaux. Émile veut toucher tout le monde, rafler le marché, convaincre les ultimes usagers du bois de s’équiper de ces modernes chaudières à charbon. Dès qu’elle saisit en quoi consiste ce métier de grossiste, Micheline se prend au jeu. Au volant de son automobile, dès l’aurore, elle sillonne la ville et sa périphérie, et trinque avec les bougnats quand elle parvient à leur céder quelques tonnes d’or noir. »

Comment comprendre le titre, Noces de Charbon ?
Le roman raconte les épousailles de deux mondes du charbon qui n’ont rien à voir l’un avec l’autre, d’un côté un riche directeur des houillères, de l’autre un pauvre mineur silicosé dont un petit-fils devient un zazou déchaîné dans les caves de Saint-Germain-des-Prés… où il rencontre une des petites-filles du directeur. Rencontre absolument accidentelle de deux enfants du charbon !
Je voulais aussi, avec ce titre, rappeler ce que fut le charbon, ce matériau magique aux yeux de millions de gens durant le xxe siècle.

Pour symboliser les branches bourgeoise et prolétaire de cette histoire de famille(s), vous évoquez le « côté Proust » et le « côté Simenon »…
Proust et Simenon sont les deux plus grands écrivains du xxe siècle parce qu’ils ont créé des univers. Simenon est du Nord belge, mais c’est le même Nord, boueux, sinistre, avec un ciel bas, et il a fait le choix d’être du côté des petites gens. Proust, c’est la ville et les salons. Les riches, les snobs, les élégants, appartiennent naturellement à l’univers de Proust. Ce roman n’existe que parce que ces deux univers opposés s’entrechoquent et s’épousent.

Deux univers où les personnages masculins semblent singulièrement absents…
Au début du xxe siècle, les hommes étaient très peu présents à l’intérieur des maisons. Ainsi, Hyppolite ne vit pas dans son foyer à Amiens, mais dans son bureau d’Anzin… Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, cette absence des hommes est une réalité historique et sociologique.

Les femmes, elles, semblent se jeter dans le mariage comme on se jette à l’eau… Un autre aspect de cette même réalité sociologique ?
J’en ai un peu le sentiment. En fait, elles se font prendre par un homme, sont enceintes et se marient comme on se noie ! La vie des femmes n’était pas simple : pas de contraception, interdiction de l’avortement à partir de 1920… Et les femmes de la mine et des corons étaient incroyablement conditionnées pour être des servantes, leur condition était monstrueuse. S’en échapper était difficile !

Des femmes, aussi, pas très tendres avec les enfants, souvent violentes…
Parfois même maltraitantes ! Maltraitantes par méconnaissance de la pédagogie, mais aussi par tradition : quand Angèle fait venir sa nièce Carmen à Paris, elle la traite comme elle a toujours vu traiter les enfants, elle la fait travailler douze heures par jour et elle l’enferme la nuit sur son lieu de travail. D’un autre côté, si elle la traite mal, elle la sauve des corons, donc donnant-donnant !

Quelle est la part de fiction dans ce roman qui s’appuie largement sur votre histoire familiale ?
À partir du moment où j’ai eu le recul nécessaire pour m’emparer de ma famille comme si elle m’était étrangère, je me suis arrangée avec le réel. Il s’est passé aussi que certains personnages me sont apparus très différents en les faisant revivre « à froid ». Tel grand-oncle si séduisant, que j’adorais enfant, s’est révélé un personnage odieux, nuisible et toxique, au comportement assez ignominieux. Quant à la tante Angèle, qu’on devait détester parce qu’elle était « horrible », la détestation est tombée, j'ai trouvé en elle une fabuleuse héroïne de roman.

Comment passer des personnages réinventés parce que jamais connus aux personnages bien connus, sans que cela se ressente dans l’écriture ?
Connus ou inconnus, tous ont basculé dans le roman à partir du moment où j’ai pu inventer des épisodes que je sais qu’ils n’ont pas vécu. Le roman est prioritaire, il passe avant tout, la littérature compte plus que la vraie vie. Leur vraie vie, aucune importance : elle a eu lieu, moche ou belle, mais c’est fini. En revanche, le roman peut tout refaire.

© Éditions Gallimard