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Trois heures du matin. Scott Fitzgerald de Roger Grenier. Entretien

Trois heures du matin... Une allusion à la vie nocturne des années folles ?

On pourrait le croire, dans la mesure où l'on associe toujours Fitzgerald au jazz, à la joyeuse vie des noctambules... En fait, c'est tout le contraire : il s'agit d'un extrait d'une phrase de La Fêlure qui est la suivante : « Dans la nuit véritablement noire de l'âme, il est toujours, jour après jour, trois heures du matin. » Pour lui, « trois heures du matin » est en réalité synonyme d'insomnie et d'angoisse.

Pourquoi avez-vous choisi de consacrer un livre à Fitzgerald ?

Il y a quarante ans que je m'intéresse à lui et que je collectionne avec maniaquerie tout ce qui le concerne ! J'ai été, je crois, un des premiers à le redécouvrir après la guerre, quand il a commencé timidement à revenir à la mode après une période d'oubli. Évidemment, ma vision a changé depuis cette époque. Je trouve que le mythe des années folles et de l'âge du jazz commence à être un peu fatigué. L'homme Fitzgerald n'est pas drôle tous les jours, c'est à la fois un alcoolique, un excentrique, il aime se faire remarquer, il a d'énormes défauts. Il a aussi de grandes qualités, mais enfin on voit surtout ses défauts. Ce qui reste, c'est finalement l'écrivain, un écrivain beaucoup plus sérieux que l'on pourrait croire, et j'ai essayé d'étudier surtout de quoi est fait son art, pourquoi Gatsby le Magnifique est un tel chef-d'œuvre du roman, par exemple. Mais, comme la formule de la collection « L'un et l'autre » est très libre, je ne me suis pas privé de mettre dans ce livre tout ce qui m'amuse, tout ce qui m'intrigue chez Fitzgerald.

Peut-on dire qu'il s'agit d'une biographie libre, voire subjective ?

C'est une biographie sans l'être, car il existe déjà au moins quatre ou cinq biographies de Fitzgerald faites dans les règles. J'ai plutôt insisté sur ce qui intéresse peut-être moins les biographes, tout ce qui paraît un peu surprenant chez lui. Par exemple, pourquoi Fitzgerald lit tout le temps Karl Marx et va jusqu'à obliger ses maîtresses à le lire... J'ai aussi essayé de fouiller ses rapports avec Hemingway, ce mélange d'amitié et de haine qui s'étend sur des années et où, il faut bien le dire, c'est presque toujours Hemingway qui tient le vilain rôle. J'ai tenté également de voir de plus près ce qu'était sa vie alors qu'il était scénariste à Hollywood. Enfin, je peux raconter aujourd'hui, maintenant que certaines personnes ont disparu, des épisodes mal connus. Par exemple, son dernier amour avec Sheila Graham. L'histoire de cette fille tient d'un roman de Dickens et de My Fair Lady : sortant des bas-fonds de Londres, elle arriva à devenir une journaliste en vue à Hollywood, à être mariée à un « major » du cinéma, fiancée à un marquis, puis à partager la vie de Fitzgerald...

Vous nous invitez à reconsidérer l'homme et l'œuvre ?

Oui, en insistant beaucoup sur ses qualités d'écrivain. Je pense à ce que disait en substance Dos Passos, qui était un ami de Fitzgerald : quand on parle avec lui, on a l'impression qu'il n'a rien dans la tête, qu'il ne dit que des bêtises. Mais, dès qu'il parle littérature, c'est limpide et dur comme le diamant.

Entretien réalisé à l'occasion de la parution de Trois heures du matin. Scott Fitzgerald (1993).

© Éditions Gallimard