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Le Temps des séparations de Roger Grenier. Entretien

Dans chaque nouvelle, le personnage central vit un ratage dramatique…

C'est en effet une constante, mais il y a plus de choses à raconter sur les vies ratées que sur les vies réussies ! Sentimentalement, on est plus proche des gens qui se cassent la figure que de ceux qui prospèrent… Quant aux personnages, ils ne savent jamais s'ils doivent s'en prendre à la méchanceté de la vie ou à leur propre sottise.

Ce qui ne vous empêche pas de montrer beaucoup de tendresse pour eux, même pour le lamentable héros du « Secret »…

C'est un homme bafoué dans sa vie privée, conjugale, professionnelle. Tout le monde le prend pour un imbécile, au point que lui-même se demande parfois s'il n'est pas vraiment un imbécile. Un jour, il découvre l'histoire du curé Meslier, ce prêtre du XVIIe siècle qui a laissé un testament vengeur, et décide de rédiger à son tour un testament encore plus ravageur. Évidemment, le résultat sera pitoyable… et comique, car, même dans les histoires les plus pathétiques, je tente de glisser un peu d'humour.

Et aussi quelques confidences sur vos goûts littéraires…

Oui, en particulier dans « Le secret », où le malheureux héros se réfugie dans la littérature et note tous les jugements sur le genre humain et sa destinée qui lui paraissent se rapporter à sa situation. Et il cite ainsi nombre d'auteurs que j'aime bien, que ce soit Conrad, Faulkner, Melville, Baudelaire, Bossuet, Orwell, Beckett…

De même, « La Gloriette » met en scène un curieux usage de la littérature…

Le personnage est un adolescent qui vit à sa manière La Sonate à Kreutzer. Dans ce roman, Tolstoï dénonce la pratique musicale comme favorisant l'adultère, ce qui donne l'idée à ce garçon de se servir de la musique pour séduire. Il va en user, mais à ses dépens !

La nouvelle-titre, « Le temps des séparations », raconte aussi un ratage magistral…

J'ai une certaine affection pour ce naïf qui, à la fin de la guerre, part de Paris pour rejoindre à Clermont-Ferrand la femme qu'il aime — un voyage épique qui commence par le métro de la ligne de Sceaux, se poursuit à pied, puis par une série de trains qui font des détours insensés… Tout ça pour se casser le nez sur une infidèle !

Comment écrivez-vous vos nouvelles ?

Je pars souvent d'un fait réel, de quelque chose que j'ai vu ou qu'on m'a raconté, et un jour, tout à coup, j'ai envie d'écrire sur ce sujet. En général, ça va très vite, à la différence du roman : le roman est un compagnon avec qui l'on vit pendant des mois, parfois des années, tandis qu'il suffit, si l'on peut dire, d'écrire une nouvelle une fois qu'elle est au point dans la tête. Après, on n'y pense plus.
Dans mes débuts, j'étais très impressionné par le nombre de nouvelles écrites par des auteurs comme Pirandello, Hemingway, Tchekhov, Scott Fitzgerald… Aujourd'hui, je m'aperçois presque avec effroi que, la vie passant, j'en ai moi-même écrit plus de quatre-vingt-dix !

Entretien réalisé à l'occasion de la parution du Temps des séparations (2006).

© Éditions Gallimard