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Dégagements de Régis Debray. Entretien

Rencontre avec Régis Debray, à l'occasion de la parution de Dégagements en mars 2010.

Au rugby, le dégagement permet de redonner de l’espace et de la lisibilité au jeu. Faut-il entendre le titre dans ce sens ?

Régis Debray — Certainement mais laissons jouer les sens du mot. Le contraire de l’engagement au sens politico-intellectuel, sartrien du terme. Le déblaiement des jargons qui obstruent la voie des vérités sensibles. Le fait aussi de tenir parole. Et puis déplacer le jeu, changer de terrain. Se libérer des contraintes. Tout cela à la fois.

Peut-on considérer ce recueil comme une partie de ping-pong entre le spectacle du monde et votre regard ?

Régis Debray — Oui. L’actualité vient frapper la mémoire, il y a des allers-retours. Entre l’événementiel et le littéraire. Entre toutes les formes d’expression. Par la surprise d’un film, d’une page de Proust, d’une rencontre qui m’amène à préciser ce que je sens, à fixer l’écho. C’est une déambulation un peu songeuse, sans carte de géographie, sans feuille de route. Pas de thèse, mais un angle de vue décalé que j’appelle médiologique, qui s’attache au comment plutôt qu’au pourquoi, fait attention aux surfaces, aux manières, aux accents. Cette façon de regarder à côté, par les bas-côtés, c’est le seul fil directeur. Cela pousse, parfois, à des aveux incongrus, à une certaine impudeur. On se surprend soi-même, on prend des risques.

Ni système ni théorie, dites-vous, mais tout de même quelques boussoles dont votre ami, Julien Gracq…

Régis Debray — Nous avons tous une étoile fixe au-dessus de la tête. Mettons qu’En lisant en écrivant, ce genre de promenade réflexive à travers les formes et les événements, me paraît exemplaire. Julien Gracq avait une façon bien à lui non pas de botter en touche, mais de jouer au billard à trois bandes. En parlant de la Rome ancienne, il décortiquait, mine de rien, une lutte électorale d’aujourd’hui. Ce que j’aime, c’est plus l’indirect que le nez sur l’événement. C’est une forme de mise en abyme du moment présent, auquel on peut revenir, mais toujours en passant par autre chose, un tableau, un alexandrin oublié, un verre de Guinness dans un pub. Il n’y a que les digressions qui donnent dans le mille.

Selon vous, le «Je pense donc je suis» serait remplacé par «Je suis donc je pense» ?

Régis Debray — C’est l’air du temps, la personnalisation à outrance, le tout-à-l’égo. Devenez d’abord célèbre, chanteur, acteur ou businessman, et on viendra vous demander ce que vous pensez de la mort, de la faim dans le monde et de Descartes ! On peut s’en désespérer, on peut aussi en rire ou en sourire, et c’est plutôt le parti que je prends. L’égotisme auquel je peux me laisser aller est tout le contraire : résolument antisocial et plutôt centrifuge. Je ne me prends pas au sérieux mais je prends très au sérieux une couverture de Paris-Match sur Belmondo ou l’apothéose de Michael Jackson. Je ne sais pas encore si c’est Dieu ou le diable qui est dans les détails, mais il n’y a que les détails qui m’intéressent. Je laisse les vues d’ensemble aux grossistes. Si je suis encore philosophe, c’est comme détaillant.

© Éditions Gallimard