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La Petite Chartreuse de Pierre Péju. Entretien

Rencontre avec Pierre Péju, à l'occasion de la parution de La Petite Chartreuse en octobre 2002.

Qui est la petite Chartreuse ?

Pierre Péju — La petite Chartreuse désigne la petite fille violentée par un accident de voiture, et qui va se retrouver muette — allusion au vœu de silence des Chartreux. C’est aussi le massif de la Chartreuse, qui est pour moi une montagne très spirituelle, où l’on se sent tout de suite isolé du monde. Chartreux a la même racine qu’incarcérer…
 Le thème de l’isolement, de la coupure, est important dans ce livre, où les personnages sont fermés, incarcérés en eux-mêmes.

Le nom de la librairie est tout aussi important…

Pierre Péju — Elle s’appelle en effet Le Verbe Être. Le problème des personnages est leur immense difficulté à être. Il y a un lien entre être et les mots : en quoi, jusqu’où peuvent-ils ou non nous aider à vivre, à être ? Ils peuvent donner à vivre et à respirer, mais pas toujours : un moment, on a l’impression que ce sont eux qui vont réveiller la petite fille, et pourtant ils ne l’empêcheront pas de mourir.
Ce livre est aussi un hommage à la littérature et au libraire, cet entremetteur qui joue un rôle extrêmement important au service de la culture, de la vie même.

Pourquoi cette scène du saut à l’élastique ?  

Pierre Péju — Cette dimension du saut dans le vide me semble essentielle. Chaque personnage du livre suit sa trajectoire. La mère de la fillette voudrait s’élever, mais elle n’y parvient pas, elle est condamnée à la fuite à l’horizontale. Le libraire, Vollard, ce personnage massif comme la Chartreuse, continue à vivre, mais son mouvement, c’est de tomber. Déjà, il a été jeté par la fenêtre par ses camarades de classe. Au bout de l’élastique, il chute et remonte comme un yo-yo. Il est à la fois Dédale et Icare, Dédale enfermé dans son labyrinthe de livres et Icare qui veut s’en dégager, mais son mouvement vers le haut est en fait un mouvement vers le bas. Et on le sent voué à tomber aussi dans l’oubli.

Le thème de la mort d’un enfant revient souvent dans votre œuvre…

Pierre Péju — Vie et mort. Il est impossible de penser ou de voir l’apparition de la vie dans toute sa puissance, son énergie, sa beauté, sans penser simultanément à sa fragilité et à la mort. Le raccourci, c’est bien entendu l’enfant qui meurt, et le raccourci absolu, l’enfant qui meurt à la naissance.
Pourquoi la philosophie a-t-elle aussi peu pensé l’enfant, ne lui accorde pratiquement aucune place, alors que chaque être humain qui va penser un jour aura d’abord été enfant ? J’ai élaboré une notion que j’appelle l’enfantin, qui s’intéresse à ce que représente la présence des enfants parmi nous, comment les enfants provoquent à la fois une stimulation et une inquiétude, au meilleur sens du terme. Et le drame pour un enfant, c’est d’être privé d’un accès à l’enfance, à cette forme d’art brut qu’est l’enfance.

© Éditions Gallimard