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J'irais nager dans plus de rivières de Philippe Labro. Entretien

« Il me semble, parfois, que tout ne fait que commencer. Il reste encore beaucoup d’erreurs, de marguerites, de montagnes, de rivières et de danses. Il reste les livres à écrire, le prochain palpite déjà dans l’encre de mon stylo.
Le vent souffle toujours dans les feuilles des hauts Aspen dont les troncs blancs, quand on les caresse, sont comme un duvet soyeux, comme la Vie. »

Pourquoi « Rivières » est-il votre mot favori ?
« Rivière » dit le mouvement, et ce livre raconte les mouvements de ma vie. Il dit la nature, il rime avec lumière. Quand je le prononce, je revois les torrents de mon enfance, ceux de ma jeunesse dans le Colorado, ceux de Haute-Engadine où je séjourne régulièrement. C’est un
mot qui sonne bien, et je suis passionné par la musique des mots.

Vous notez « savoir écouter plutôt que de se contenter d’entendre ». Conseil de journalisme ou règle de vie ?
Une des maladies françaises, c’est que les gens n’écoutent pas, donc ne comprennent pas… mais s’empressent de juger. La mission du journaliste, c’est d’abord d’aller voir pour comprendre. Ensuite on peut rapporter, être reporter, ce que faisait mes grands anciens, comme Kessel, Roger Vailland, Pierre Desgraupes, Hemingway et tant d’autres.

Vous dites aussi « Attention à l’ego »…
J’avais un grand patron de presse, Pierre Lazareff, qui nous disait toujours, pour relativiser la tentation de l’Ego : «La page où votre article est imprimé, signé de votre nom, servira demain matin à emballer le poisson !» Alors relativisons, en effet, cela fait partie des petites leçons de vie que j’ai reçues et que je restitue.

La chanson tient une place importante, en particulier à travers deux portraits de Johnny et de Gainsbourg…
J’ai eu le privilège de devenir l’ami et le parolier de Johnny Halliday. Cet homme travaillait, il était opiniâtre, obstiné. Pourquoi était-il un ami ? Justement parce que nous étions contraires. Je crois aux amitiés supplémentaires, non complémentaires. Quand à Serge, j’ai aussi eu la chance de devenir ami avec lui. Il m’a un jour proposé d’écrire des chansons pour lui, j’ai cru à une blague, mais je l’ai fait. On a retravaillé les paroles ensemble, et j’ai vécu une nuit éblouissante où il inventait devant moi les mélodies des sept titres que j’avais écris.

Autre portrait, Fabrice Lucchini, que vous avez découvert…
Je le rencontre alors qu’il est très jeune, inconnu, et je découvre sa faculté d’être en permanence différent dans le langage, dans le comportement. Je pressens qu’il sera quelqu’un de passionnant, mais je n’aurais jamais pu prévoir qu’il deviendrait celui que j’appelle « le plus grand professeur de littérature de France».

Le livre est rythmé par des listes de «J’emporterai»…
J’ai voulu dans ces listes rendre mille hommages à des centaines d’êtres et de moments qui m’ont marqué : Hitchcock, Mai 68, Abbado, Tom Wolfe, les cinq leçons de Churchill… Ces «J’emporterai» sont ce qui reste dans le tamis de la mémoire, ces petits cailloux qui semblent
insignifiants, mais qui sont tous chargés de sens.

Au fond, quelle est la philosophie de ce livre ?
Il s’appuie sur trois citations que j’adore : un proverbe corse, «Pardonner c’est chrétien, oublier c’est couillon !» ; une phrase de Marguerite Yourcenar, «Quoi qu’il arrive, j’apprends. Je gagne à tout coup» ; et le fameux dialogue entre Prévert et Picasso : «T’as compris quelque chose, toi ? — Non ! — Moi non plus ! » L’essentiel n’est pas d’avoir tout compris, mais d’avoir beaucoup appris. Et il me reste encore à apprendre, il me reste encore à nager dans plus de rivières.

Entretien réalisé avec Philippe Labro à l'occasion de la parution de J'irais nager dans plus de rivières.

© Gallimard.