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Entretien : Peter Handke, La voleuse de fruits & Les Cabanes du narrateur

La Picardie.

Je suis plutôt un écrivain des lieux, et il y a dix ans j’ai découvert cette région. Je l’ai traversée à pied et je me suis senti obligé d’une belle manière de sentir cet endroit. J’ai pensé que je pourrais mettre cette histoire de la voleuse de fruits dans cette Picardie qui m’est mystérieuse. Dans les films, tous les paysages agricoles se ressemblent, on ne voit pas leur mystère, c’est un peu déprimant. Mais avec le langage, on peut contourner, cerner un paysage et créer des histoires plus palpables.

L’épopée.

Ça m’intéresse, pas le romanesque. Le romanesque, c’est l’art du XIXe siècle qui continue maintenant pour le marché, tandis que l’épique qui vient d’Homère, peut-être même d’avant… La Picardie attend l’épopée, l’épopée contemporaine. La Voleuse de fruits n’est pas une épopée médiévale, et en même temps ça vient de tous les temps. L’autre présent est dedans, pas l’actualité. Enfin l’actualité aussi bien sûr, on ne peut pas faire sans. Elle n’est pas nommée, mais elle joue son rythme dans le récit. C’est une histoire d’aujourd’hui, c’est la vie, pas un roman. Mais la vie bien sûr transformée.

Entrer dans le personnage de la jeune voleuse de fruits.

C’est un secret, mon secret à moi. Mais ce secret, comme je le ressens, ce n’est plus seulement le mien, c’est le secret des autres aussi.

Le train et la marche pour observer le monde aujourd’hui.

Chacun comme il le sent. Il faut une urgence. Moi j’ai besoin de marcher pour mon cœur et aussi pour sentir et vivre les structures de l’épopée. Mais je pourrais prendre aussi un taxi ou un hélicoptère, et si un aigle arrive devant moi et me dit « Prends-moi, vole avec moi », ça serait bien aussi.

Le passage entre la banlieue, Paris et la Picardie.

Comme dirait Patrick Modiano, « c’est quand même bizarre » tout ça. La banlieue peut être bucolique, mais la campagne pas du tout. Dans les campagnes, on sent les siècles d’avant, on sent les guerres, la Première Guerre, et surtout la Seconde Guerre mondiale. Tout ce qui compte, c’est le temps présent, aujourd’hui. Mais l’aujourd’hui, ce n’est jamais seulement aujourd’hui. C’est cela qui est passionnant, qui me met en route, à pieds ou en vélo – je n’ai pas encore pris de Formule 1 –, on ne va pas faire une idéologie de la marche. Il suffit de se laisser transporter par les phrases, qui sont quand même des phrases d’un écrivain. Lire, c’est une grande aventure. C’est ça vraiment la grande épopée. Aujourd’hui on dit « les gens ne lisent plus », mais il y a des gens qui lisent. Il manque seulement vraiment des aventures de lecture. C’est cela qui m’a mis en route pendant mes 78 ans de vie, qui m’a tenu en forme parfois même aussi. Le mouvement caché du monde, voilà la littérature.

La parution des œuvres dans la collection « Quarto ».

Quand j’étais enfant, j’ai vu la différence entre la littérature et cette lecture qu’on a avalée, qui est passée par le corps sans laisser de traces, excitante en même temps. Mais dès que la littérature est arrivée pour moi, avec Tolstoï ou Kafka, ou William Faulkner, ou dans même les films… Le cinéma de mon village, Griffen, a bien marché à l’époque. Je me souviens d’avoir vu un film de Hitchcock : il y avait un rythme bizarre, il y avait une hésitation. Et c’était la différence essentielle, le rythme différent. C’est toujours des gens seuls qui lisent, pas isolés. On n’est pas isolé quand on lit, c’est le contraire, on est dans l’unisson total. J’espère qu’il y aura quelques personnes qui vont se mettre en route elles-mêmes, qui ne vont pas oublier. En même temps, j’écris aussi pour moi-même et pour m’éclaircir sur un problème, sur des problèmes que j’ai – problèmes magnifiques, sans problèmes, il ne faut pas écrire.

Le choix du titre Les Cabanes du narrateur.

Cela vient d’une chose qui m’a fasciné enfant : les cabanes qu’on trouvait en plein milieu des champs, dans la plaine, où les agriculteurs ont pris leur repas pendant leur journée de travail. Je crois que ça n’existe plus, même pas comme musée. Il y avait un buisson de sureau ou de noisetier qui donnait de l’ombre et un banc à l’extérieur, non, même pas, tout était à l’intérieur. C’était minuscule, peut-être 1 mètre carré et demi, pas plus. En tout cas, la cabane de mon grand-père était minuscule. Et je me suis imaginé ces cabanes comme un lieu magique où il y a un être qui se parle à lui-même, et ce qu’il dit est reçu en même temps partout. Comme ce poète grec il y a 2500 ans, Pindare, qui a dit : « moi l’idiot qui se trouve dans la communauté ». Celui dans la cabane ne se sent pas idiot au sens négatif, mais comme un homme seul – et il parle au monde entier. C’est ça, la cabane du narrateur.

Né en 1942 à Griffen (Autriche), Peter Handke vit près de Paris. Son œuvre immense, composée de romans, pièces de théâtre, poèmes, essais, traductions et films a fait de lui l’un des auteurs de langue allemande les plus connus au monde. Il a reçu en 2019 le Prix Nobel de Littérature.