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L'année du singe de Patti Smith. Entretien

« Dix mille ans ou dix mille jours, rien ne peut arrêter le temps, ni changer le fait que j’aurai soixante-dix ans au cours de l’Année du Singe. Soixante-dix ans. Un simple nombre, mais qui indique le passage d’un pourcentage significatif du temps alloué dans le sablier, sachant qu’on est soi-même l’œuf dont on mesure le temps de cuisson. Les grains se déversent et je remarque que les morts me manquent plus que d’habitude. Je remarque que je pleure davantage quand je regarde la télévision, émue par une histoire sentimentale, un inspecteur à la retraite qui se prend une balle dans le dos alors qu’il contemple la mer, un père las sortant son nourrisson d’un berceau. Je remarque que mes propres larmes me brûlent les yeux, que je cours moins vite et que ma notion du temps qui passe s’accélère. »

Le livre est placé sous le signe du Singe, mais les trois Singes de la Sagesse sont aussi présents. Savez-vous aujourd’hui lequel des trois vous préféreriez être ?
Je choisirais le singe qui ne dit pas de mal. Nous ne pouvons pas toujours contrôler ce que nous voyons ou entendons. En revanche nous avons le choix des mots que nous prononçons.

Vous racontez un souvenir d’enfance : en revenant de la bibliothèque, en pleine tempête, vous préférez protéger les livres sous votre manteau plutôt que de vous abriter. Pourriez-vous imaginer la vie sans livres d’encre et de papier ?
Non, je ne pourrais jamais imaginer la vie sans livres, ni sans le papier, les journaux et les outils d’écriture nécessaires pour les créer.

Le récit et vos personnages oscillent entre rêve et réalité, passé et présent. Diriez-vous que la poésie se tient dans les marges de l’incertitude ?
C’est une question magnifiquement formulée, même si, en fait, je ne la saisis pas. Je vais donc considérer la formule « se tenir dans les marges » comme de la poésie. Dans L’Année du Singe, j’ai tenté de passer insensiblement de la réalité à la fiction, de la vision au rêve. C’est le paysage que j’ai tenté d’engendrer, avec ou sans les marges.

Vous êtes passionnée de Rimbaud, « l’homme aux semelles de vent ». Avez-vous le sentiment d’être, à votre manière, une femme aux semelles de vent ?
J’interpréterais cela dans le sens d’être une aventurière et une sorte de vagabonde poétique. Je serais heureuse de courir à ses côtés avec de telles semelles.

Le lendemain de l’élection du président Trump – dont vous n’écrivez jamais le nom – la première chanson que vous entendez est Strange Fruit* de Billie Holiday : un signe prémonitoire ?
Je n’y avais pas pensé, mais compte tenu de ce qui se passe dans notre pays depuis le meurtre de George Floyd, il y a là assurément un sens de l’avenir, sous-jacent, quoique inconscient.

Êtes-vous finalement allée à Uluru ?
Oui ! Je m’y suis rendue toute seule après une tournée en Australie, en avril 2017. J’y suis restée trois jours, j’ai regardé le soleil se lever et se coucher sur le splendide monolithe sacré. Et il prend effectivement un rougeoiement de rubis au lever du soleil et une teinte violette le soir. Cela a été une de mes plus heureuses aventures solitaires.

Entretien réalisé avec Patti Smith à l'occasion de la parution de L'année du singe.
Entretien ttraduit par Nicolas Richard

 
* Tirée d’un poème d’Abel Meeropol (1903-1986), cette chanson est un réquisitoire contre le racisme et le lynchage.

© Gallimard.