Page précédente
  • Imprimer

Un étrange pays de Muriel Barbery. Entretien

« Il faut se représenter ce qu’est habiter la province de la vie et de la mort. C’est un étrange pays et seuls sont stratèges ceux qui en parlent la langue. Ils ont à s’adresser aux vivants et aux morts comme s’ils ne faisaient qu’un seul être et Alejandro connaissait cet idiome. Enfant, quelque chemin qu’il foulât, il était irrésistiblement ramené aux murs du cimetière de Yepes. Là, parmi les pierres et les croix, il sentait qu’il retrouvait les siens. Il ne savait pas leur parler mais la paix de l’endroit bruissait pour lui de paroles. Au reste, même quand cela ne signifiait rien, la musique des morts l’atteignait en un point de la poitrine qui comprenait sans mots. »

« L’étrange pays » du titre est-il celui des elfes ou celui des hommes ?
Au-delà d’un « pays » en particulier, le titre fédère les thèmes et les territoires symboliques du roman. Il signifie à la fois le pays des elfes, ce monde inventé ; le pays des morts, dont j’ai voulu faire entendre la voix ; et l’étrange pays intérieur auquel chacun de nous est confronté.

Ce pays des brumes qu’est le monde des elfes évoque irrésistiblement les peintures asiatiques…
J’ai une ancienne passion pour la peinture asiatique. C’est elle qui m’a fait lire François Cheng et méditer sur l’intrication chinoise de la peinture, de la poésie et de la cosmogonie. Le récit s’en inspire largement. Et j’ai sous les yeux, quand je travaille, des calligraphies et des encres japonaises et chinoises. Elles dessinent un monde flottant qui libère mon esprit et mon imagination. Mais les jardins et les cités elfiques du roman doivent aussi beaucoup à Kyoto, jusqu’à leurs noms, ceux de temples ou de lieux voisins de la ville.
Le roman s’appuie sur des repères chronologiques faussement précis…
Je voulais que le roman fasse écho au monde réel et à ses tourments, mais sans souci de vérité historique. J’ai donc choisi de décaler légèrement les dates et de transformer les alliances par rapport à l’histoire réelle, de sorte que cela ne produise aucune contrainte narrative, seulement un sentiment de familiarité avec les années 30.

La construction du texte, avec les interventions récurrentes d’un narrateur extérieur, apparaît très asiatique…
Ce n’est pas prémédité mais il est possible qu’une certaine forme de pensée asiatique influence mes cheminements narratifs. J’avais envie de ces permanents changements de point de vue qui éclairent la scène de façon différente, je voulais que toutes les directions esquissées s’entremêlent, se cherchent, se perdent et puis se retrouvent dans le grand final romanesque.

Certains épisodes de la grande bataille finale évoquent la chute de Lucifer et des anges déchus…
Les derniers chapitres, en effet, dépeignent des scènes d’apocalypse. Mais c’est l’apocalypse selon Petrus, pas l’Apocalypse avec un grand « A ». Un étrange pays clôt le cycle entamé avec La vie des elfes mais il ne le conclut pas. Le texte ne décide pas du sort du monde parce que si les hommes meurent, la littérature, elle, continue indéfiniment un récit qui, n’appartenant à personne, appartient à tous.

Le personnage de Petrus, précisément, incarne deux mondes opposés, celui du thé et celui du vin…
Cette dualité, c’est la mienne. Française, je suis l’héritière d’un art de vivre dont le vin est un symbole. Mais mon lien avec le Japon me fait aspirer aussi à une autre forme d’élégance et de jouissance, à une esthétique épurée dont le thé est l’emblème. J’ai beaucoup aimé mon compagnonnage avec le personnage de Petrus, l’elfe atypique et buveur, qui réunit les deux versants de mon goût et de ma vie. Il m’a permis d’aborder des thèmes profonds à la façon orientale tout en gardant une légèreté, une ironie occidentales auxquelles je me suis aperçue, quand je vivais au Japon, que je tenais beaucoup.

Entretien réalisé avec Muriel Barbery à l'occasion de la parution de Un étrange pays.

© Gallimard