Page précédente
  • Imprimer

Jeu de dames de Mario Bellatin. Entretien

Rencontre avec Mario Bellatin à l'occasion de la parution de Jeu de dames en janvier 2009.

Vous êtes né au Mexique en 1960, mais vous grandissez et faites vos études à Lima où paraissent vos premiers livres. Qu’est-ce qui vous a poussé ensuite à retourner au Mexique et à essayer d’y développer votre travail à partir des années 1990 ?

Mario Bellatin — Je crois que me faire à l’idée de n’appartenir à aucun lieu en particulier me permet de ressentir le fait que ce n’est pas moi qui écris mes livres. Je pense que mes changements permanents d’identité — dans d’autres domaines que la simple nationalité — me permettent d’adopter un certain point de vue, parfois un peu miséricordieux, sur celui qui écrit. Curieusement cette sorte de compassion que je ressens me donne certaines libertés dans les projets que j’entreprends, des libertés que je ne m’autoriserais pas si j’avais une idée claire de mon identité.

La critique française a souligné dans vos livres comme Salon de Beauté (2000) ou plus récemment Leçons pour un lièvre mort (2008) une minutie, une étrangeté érudite et très élaborée de la composition qui vous rapprochent de Borges ou de Bowles ainsi que la surprenante originalité de vos sujets. On a même dit qu’on ne sort pas toujours indemne de la lecture de vos textes. Comment pensez-vous que la publication de Jeu de dames (2009) puisse changer, compléter, développer ou simplement contredire ces jugements ?

Mario Bellatin — Je pense que Jeu de dames est le début d’une certaine rupture dans ma façon de faire mes livres. Je crois que ce livre représente un apport modeste aux éléments qui constituaient les autres œuvres, mais précisément cette apparente austérité dans les moyens employés est une manifestation d’audace qu’il m’a longtemps coûté de m’autoriser. Et puis je cherche toujours à ce qu’un livre contredise les jugements formulés sur les précédents. C’est peut-être pour cette raison que j’essaie de changer l’ordre, aussi bien dans le temps que dans l’espace, dans lequel ils paraissent. Je ne publie jamais de façon linéaire, un livre après un autre, je permets au contraire qu’il s’en accumule quelques uns, que paraissent d’abord les textes écrits après pour ainsi faire émerger en moi l’idée qu’il n’existe pas d’œuvres séparées mais que toutes sont des ramifications d’une seule et même chose. Il n’y a pas d’autre écriture que l’écriture, ce serait là une autre façon de comprendre cet exercice.

Jeu de dames, avec ses deux monologues en parallèle, avec ses deux récits en parallèle, semble renvoyer à d’autres univers artistiques proches : le cinéma de David Lynch dans des films comme Lost Highway ou Mulholand Drive, par exemple, ou encore le domaine du théâtre et des arts de la scène, puisqu’il serait tout à fait possible d’imaginer ces deux monologues prononcés sur une scène. Vous avez déclaré qu’aujourd’hui votre littérature tend à devenir tridimensionnelle, que l’écriture et le papier ne vous suffisent plus.

Mario Bellatin — L’écriture est toujours tridimensionnelle. Mais nous n’arrivons pas à nous débarrasser de cette idée lamentable qui consiste à séparer, de différentes manières, les diverses manifestations artistiques. Pour moi l’écriture a toujours été un tout : les lettres qui apparaissent et l’imaginaire qui les a produites ou qui est capable de les engendrer. C’est pour cette raison que je suis prudent quand je dis que j’ai recours à différentes manifestations artistiques. Je considère que je suis toujours en train d’écrire et que la véritable écriture se fonde simplement sur le fait de vouloir la pratiquer, sur la décision de désigner de cette manière l’action que nous réalisons. Si ce qu’il en résulte donne à un autre l’impression qu’il s’agit d’une photographie ou d’une mise en scène, cela n’a pas beaucoup d’importance. Je crois qu’il est temps que surgisse une nouvelle forme d’expression artistique. Ancrée principalement dans le désir et dans l’illusion, et pas forcément dans une manifestation concrète perçue comme la seule marque de son existence. C’est pourquoi il me semble qu’il est délicat de comparer mon travail à celui d’autres auteurs. Je pense que chaque créateur traverse une série d’étapes qui lui sont propres, qui répondent à une multitude de raisons, autant émotives qu’intellectuelles et qui font — ou devraient faire — que chaque expérience est unique et non répétable. Il est une tendance qui consiste à regrouper, classer, standariser, car on croit en général que de cette manière on est susceptible de mieux comprendre les manifestations auxquelles on assiste.

Le lecteur présuppose que l’histoire ou les histoires de Jeu de dames se déroulent au Mexique, ou peut-être au Pérou, mais ce qui est certain, c’est que les signes d’une identité nationale sont en général gommés dans vos livres.

Mario Bellatin — Il me semble que pour un auteur, le plus important c’est de comprendre sa propre œuvre. Ou de penser qu’il la comprend. Qu’il y parvienne ou pas n’a pas la moindre importance, car cet exercice — montrer aux autres qu’il se déplace sur une superficie concrète — est le point de départ, une sorte d’invitation à ce que les autres participent à une certaine proposition en apportant, dans la plupart des cas, des significations plus profondes que celles que l’auteur a pu trouver dans son propre travail. Moi, par exemple — et je ne sais pas si je rejoins alors quelqu’un qui s’intéresse à mon travail — je crois, entre autres choses, que les personnages de mes livres écrivent depuis le silence, le néant, le manque, là où il n’y a jamais trop peu de langage, là où celui-ci a toujours trop de possibilités pour transmettre ce qu’il veut exprimer : ce que précisément il ne peut dire. Il y a une recherche constante d’écrire sans écrire, de mettre en avant les vides, les omissions plutôt que les présences. C’est peut-être pour cela que les narrateurs cherchent parfois à écrire sans avoir besoin d’utiliser les mots. C’est là, me semble-t-il, que se trouve une région frontalière. Une zone où le mot littérature perd son sens.

Traduction de Gersende Camenen.

© Éditions Gallimard