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La Cheffe, roman d'une cuisinière de Marie NDiaye. Entretien

« C’est un matin d’automne, alors que nous travaillions au service du déjeuner, que le téléphone sonna dans la salle.
Contrairement à son habitude, la Cheffe alla décrocher.
Je compris, lorsqu’elle revint, qu’un grand malheur lui était arrivé.
Elle nous regarda avec son curieux sourire qui tordait délicatement ses lèvres mais ses yeux étaient distraits et un pli de contrariété creusait son front, elle voulait sourire cependant et nous voir heureux, elle porta une main légère à sa tempe, rougit un peu, elle détourna son regard et nous dit que le Guide venait d’attribuer une étoile à la Bonne Heure en cette matinée de 1992.
Puis elle fondit en larmes […] Personne n’a su qu’elle était ravagée de honte. »

Marmande, les Landes, Bordeaux… ce « roman d’une cuisinière » se déroule dans une région éminemment gastronomique, mais qui est loin d’être la seule en France. Pourquoi ce choix ?
Tout simplement parce que je connais bien cette région et que j’ai toujours ressenti le besoin de situer l’action de mes romans en des lieux que je peux voir mentalement, me représenter au moins par le souvenir.

La Cheffe consacre toute son énergie à faire le bonheur de ses convives, tout en se voulant distante et d’une grande froideur : « Mon cœur est une brique », déclare-t-elle. Paradoxe, ou force d’âme exceptionnelle ?
Elle redoute avant tout la promiscuité et se méfie de ce qu’il peut y avoir d’érotique, de séducteur dans la cuisine. Elle veut conquérir sans plaire, elle veut subjuguer, quitte à ce que cela se produise en-dehors du plaisir. Pour elle, la cuisine doit être sévère, implacable — et irréfutable.

Autre paradoxe apparent, la recherche permanente d’une cuisine toujours plus « janséniste », alors qu’un restaurant gastronomique est par excellence un lieu épicurien…
Ma Cheffe recherche la joie mais pas nécessairement la gaieté, elle s’en méfierait plutôt. Tout son travail tend à procurer des sensations exceptionnelles et, puisqu’il faut bien que le client revienne, agréables aux sens mais certainement pas faciles, confortables, évidentes. Elle exige que le mangeur travaille lui aussi, apprenne à discerner en lui-même les sources d’une exaltation qu’il ne connaissait pas.

Le narrateur s’exprime comme s’il savait tout de La Cheffe, jusqu’où peut-on le croire ?
Il nous prévient que, ce qu’il ne peut objectivement savoir, il le recrée avec une sincérité telle qu’il ne peut se tromper gravement. Il pense même être parfois plus près de la vérité que la réalité elle-même ne peut l’être.

Le roman est traversé par un jeu de miroirs, qui voit la passion de la cuisine se transmettre de mères en filles par des chemins détournés sans jamais se perdre. S’agit-il d’un don, au sens magique du terme ?
Oui, en effet. Le narrateur parle de génie, au sens d’un esprit qui agit sur les destinées.

Diriez-vous qu’au-delà du talent, être une femme apporte une autre conception, peut-être même une autre éthique, de la grande cuisine ?
Je ne pense pas. Il me semble qu’à ce niveau-là il n’importe pas d’être homme ou femme, comme dans l’art en général.

Entretien réalisé avec Marie NDiaye à l’occasion de la parution de La cheffe, roman d’une cuisinière.

© Gallimard