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La Malédiction d'Edgar de Marc Dugain. Entretien

Rencontre avec Marc Dugain, à l'occasion de la parution de La Malédiction d'Edgar en mars 2005.

Qui était « Edgar » ?

Marc Dugain — Il s'agit de J. Edgar Hoover, qui, à la tête du FBI de 1924 à 1972, a imposé son ombre à tous les dirigeants américains. Pendant près d'un demi-siècle, les plus grands personnages de l'histoire des États-Unis ont été traqués jusque dans leur intimité par cet homme qui s'était érigé en garant de la morale.

Pourquoi en faire un héros de roman ?

Marc Dugain — C'est d'abord un expert dans l'art de survivre politiquement, qui a exercé une influence constante et décisive sur la vie politique américaine au plus haut niveau, et j'avais envie de comprendre les motivations psychologiques d'un homme qui a joui de détenir ce pouvoir sur les autres, qui s'est battu pour l'obtenir, puis le conserver jusqu'à son dernier souffle.
C'est aussi, et peut-être surtout, l'histoire d'un homme qui souffre. Ce garant autoproclamé du puritanisme américain vivait très mal son homosexualité, dont il prenait le contre-pied par un comportement ouvertement homophobe : un double langage qui caractérise la schizophrénie.
Ce roman le fait revivre à travers les dialogues, les comptes rendus d'écoute et les fiches de renseignement, que dévoilent sans réserve des Mémoires attribués à Clyde Tolson, adjoint mais surtout amant d'Edgar.

Cette forme narrative permet-elle d'aborder tous les aspects de l'action de J. Edgar Hoover ?

 Marc Dugain — D'abord, c'était à mon sens la meilleure façon de mettre en lumière la manière à la fois sophistiquée et brutale employée par Hoover et son équipe pour tenir l'Amérique par ce qu'elle a de plus sordide, les déviances sexuelles en particulier.
 Ensuite, j'ai imaginé que Tolson, vers la fin de sa vie, était arrivé à prendre un certain recul, à tracer un portrait plus réaliste de Hoover. Ce qui me permet de dévoiler, comme vus de l'intérieur, les mécanismes de certains échecs, comme l'affaire Rosenberg ou la manière dont les services secrets se sont mutuellement neutralisés au moment de Pearl Harbour. À ce sujet, je pense que les choses se sont passées de la même façon pour le 11 Septembre. Car raconter la vie de Hoover, c'est retracer une généalogie du pouvoir américain qui éclaire les événements actuels.

Peut-on dire que Hoover fut un grand manipulateur ?

 Marc Dugain — La démocratie américaine, qui se réfère en permanence au puritanisme des pères fondateurs, est forcément agitée de contradictions puissantes. Les années 1960, avec l'arrivée simultanée au pouvoir des frères Kennedy, John et Robert, le premier comme Président, le second comme ministre de la Justice, puis leurs assassinats, sont à cet égard emblématiques. Disons que la méthode Hoover lui permettait, à sa manière, de limiter les dégâts. C'est d'ailleurs immédiatement après sa disparition qu'éclate le plus grand scandale de l'histoire contemporain de l'Amérique, le Watergate : l'homme de l'ombre n'était plus là pour protéger, sinon le Président, du moins la fonction présidentielle.
Cela dit, il s'agit avant tout d'un roman qui décrit une période, une ambiance et un fonctionnement psychologique fondé sur la dualité, la névrose et ses répercutions, même si l'intrigue est fondée sur une solide documentation.

Un roman ancré dans la réalité, donc…

 Marc Dugain — Oui, par exemple tous les personnages sont des personnages réels. De même, lorsque Hoover tient des propos effarants sur les noirs, les juifs, etc., il les a réellement prononcés devant témoins. Il faut d'ailleurs les remettre dans le contexte d'une époque où les États-Unis se montraient ouvertement racistes, où les juifs n'étaient pas admis à Harvard, où les noirs étaient refoulés de nombreux lieux publics…

Une époque qui fut aussi celle du maccarthysme…

Marc Dugain — En effet, Hoover s'était fait le champion de l'anticommunisme, le sénateur McCarthy n'étant qu'un fantoche alcoolique, un pantin entre ses mains. C'est l'intrigue même du livre : pourquoi Hoover s'était-il focalisé à ce point sur cette grande inquisition des intellectuels américains, alors qu'en même temps il laissait la pègre en paix ? Tout réside dans ces liens plus qu'ambigus entre le crime organisé, les politiciens et Hoover lui-même, dans un enchevêtrements de chantages où tout le monde tient tout le monde — jusqu'au moment où ça casse.

Un lien maffieux qui expliquerait l'affaire Kennedy…

 Marc Dugain — Soyons sérieux : la thèse de Lee Harvey Oswald tueur de John Fitzgerald Kennedy est un non-sens complet, une escroquerie intellectuelle. Cependant, je me refuse à forger une théorie de plus. Simplement, une logique s'est progressivement imposée à moi en écrivant ce roman. Aucune importance s'il ne s'agit pas de l'exacte réalité, à partir du moment où elle s'approche de la vérité intrinsèque, celle qu'on finira bien par savoir un jour, mais dans longtemps car une véritable omerta continue à peser dans cette affaire…

Pourriez-vous en dire plus ?

Marc Dugain — On évoque toujours la malédiction qui pèserait sur le clan Kennedy… C'est oublier un peu vite que le père, Joseph Kennedy, était un maffieux notoire, et que Robert et John ont grandi dans un milieu de tueurs — seules leur richesse et leur puissance les mettant à l'abri, jusqu'au jour où ils en ont trop fait. Joseph, qui fut à un moment présidentiable, avait eu la sagesse de renoncer. En revanche, ses fils se sont non seulement lancés en politique, mais ils ont pris le risque de franchir ostensiblement la ligne rouge, ce qui conduisait fatalement à leur élimination.

Élimination dans laquelle Hoover semble jouer un rôle assez trouble…

Marc Dugain — Disons qu'en ce qui concerne l'assassinat de John Kennedy, il n'a rien fait pour étouffer le complot…

© Éditions Gallimard