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Marguerite Duras, de Laure Adler. Entretien

Rencontre avec Laure Adler, à l'occasion de la parution de Marguerite Duras en août 1998.

Pourquoi avoir choisi le personnage de Marguerite Duras ?

Laure Adler — Pour moi comme pour bien d'autres lecteurs, Marguerite Duras a changé le sentiment de ma vie, voire ma perception du monde. Et s'il existe de multiples textes sur elle, tous sont de l'ordre du commentaire amoureux, aucun d'eux ne fait la part entre la fascination pour l'œuvre et le personnage qu'elle s'est construit, et la propre vérité de cet itinéraire.

Vous avez tenté de voir clair dans cette vie réinventée où la réalité le dispute à l'affabulation…

Laure Adler — À travers son œuvre, on découvre aussi la vie d'une femme engagée dans son siècle. Elle est née en Indochine coloniale en 1914, elle a grandi dans un milieu familial extrêmement perturbé, avec des secrets de famille honteux, des meurtres jamais élucidés... Son père meurt alors qu'elle n'a que quatre ans et demi, sa mère va tomber sous la coupe du fils aîné, ce frère drogué qui va hanter toute l'œuvre de Marguerite et apparaître comme son envers, son double vénéneux.

Comment avez-vous pu retracer cette période indochinoise ?

Laure Adler — Je suis allée au Vietnam sur la trace des archives coloniales. Cela n'a pas été sans peine car, depuis l'indépendance, ce pays a brûlé ses archives. Mais il subsiste une unique bibliothèque. La chance a voulu aussi que je rencontre le neveu et le plus vieil ami de celui qu'on a appelé l'Amant. Les documents sont là, on n'est plus dans ce rêve réinventé qu'elle a sans arrêt fabriqué tout au long de sa vie, jusqu'à édifier sa propre statue, à ne plus parler d'elle qu'en disant « Duras ». À la fin de ce jeu de miroirs permanent, elle ne savait plus qui était Duras, qui était Marguerite, qui était Marguerite Duras...

Sa disparition a-t-elle influé sur votre travail ?

Laure Adler — Radicalement. J'avais écris un premier livre que j'ai alors jeté. En effet, après sa mort, j'ai pu avoir accès à ses archives personnelles et à ses archives d'écriture. La découverte de cet immense archipel de mots m'a permis de reconsidérer la vie familiale, personnelle, amoureuse, mais aussi politique et idéologique de Marguerite. Car l'histoire de sa vie est également celle d'une femme engagée dans tous les combats de ce siècle : la décolonisation, la Seconde Guerre mondiale, la guerre d'Algérie, mai 68, qu'elle vivra dans une exultation quasi physique. Ensuite, il y aura ses engagements de l'après-68, ses délires politiques...

Peut-on parler, à son propos, d'un corps-à-corps avec la vie ?

Laure Adler — Oui, un corps-à-corps avec son siècle, avec les hommes, avec l'amour. Avec l'écriture, aussi : chacun de ses manuscrits a été réécrit intégralement au moins sept à huit fois. Avec l'alcool, enfin, qui était une manière de faire appel à ce qu'elle appelait son « noyau noir » ou « l'ombre interne ». Elle pensait que tout le monde pouvait écrire, qu'il fallait simplement avoir le courage de se confronter à ce noyau dur. L'alcool l'y a beaucoup aidée. Sa vie aura été une prise de risque permanente, tel un toréador dont l'arène serait l'écriture. Pour elle, on ne pouvait écrire qu'avec son sang.

© Éditions Gallimard