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Où sont-ils maintenant ? de Laura Kasischke. Entretien

« L’œil du moineau, clignant. La flottaison, et la chute. Les vagues silencieuses des tristes souvenirs d'extase. Une telle liberté, un tel besoin. »

Vous enseignez l’écriture créative à l’université, considérez-vous qu’il soit possible d’enseigner l’écriture de la poésie ?

Je pense qu’il est possible d’enseigner l’écriture de la poésie. L’étude de la forme est le seul moyen d’apprendre à écrire de la poésie qui puisse être plus que personnelle. Tout d’abord, le son (rythme, rime, répétition) - la musique du langage - peut être étudié, et l’on peut apprendre à faire des choix qui sont soit beaux soit discordants, et à prendre des décisions pour un poème qui rendront l’expression originale et forte. L’imagerie, et toutes les surprises et l’intensité qui peuvent être générées par le langage figuratif, peuvent être étudiées, et les poètes peuvent apprendre à évoquer plutôt qu’à utiliser des abstractions pour expliquer - ce qui est la limite entre la poésie et la prose. De plus, et c’est le plus important, je pense que l’on peut apprendre aux poètes à trouver des formes et des processus qui inspireront la poésie ; plutôt que d’utiliser la poésie comme un moyen d’exprimer ce que l’on sait déjà ou ce que l’on ressent, la vraie poésie se produit (à mon avis) lorsque le poète écrit et est surpris de trouver ce qui n’était pas déjà connu, et de se surprendre à l’écrire. Le poème provient d’une partie de votre cerveau qui n’explique ou n’exprime rien directement : le subconscient. Et plus un étudiant poète lit de poésie, plus il passe de temps à écrire des poèmes, plus il lui est facile de puiser dans son subconscient, de contacter sa muse ou de diriger un fantôme. Cette expérience excitante et étrange, une fois que vous l’avez vécue, c’est là que l’écriture de la poésie devient une dépendance.

Votre poésie s’attache à saisir des pensées fugitives, des souvenirs, des instants du quotidien… Est-ce une manière de nous dire que notre vie est beaucoup plus riche que nous le croyons ?

Je crois que si ma poésie fait cela (j’espère que c’est le cas, au moins parfois !), c’est en raison de mon procédé d’écriture. Je commence toujours un poème en écrivant simplement – dans un cahier, avec un stylo – et je ne le considère pas comme un « poème » (c’est trop intimidant), donc je commence par une image ou quelques mots peut-être, que je pense pouvoir placer dans le bon ordre. Puis ces mots (ou cette image) suggèrent les mots suivants, et les suivants, et les suivants. Ainsi, comme mon procédé d’écriture poétique est en grande partie associatif, je me retrouve avec beaucoup de choses fugitives. Mon problème commence au moment du processus de révision. Je dois enlever des choses et ensuite trouver la forme dans mon association libre. Je commence beaucoup de poèmes que je ne termine jamais, et que je ne révise jamais. Si durant le processus d’écriture, je n’ai pas l’impression de découvrir que ce que je veux écrire est plus que ce que j’avais l’intention d’écrire – ou différent de ce que je voulais écrire – alors je n’ai pas été inspirée, et je ne peux pas forcer cela. Heureusement, il n’y a qu’un nombre limité de poèmes à écrire, alors ça vaut vraiment la peine d’attendre un poème qui a vraiment ses propres intentions plutôt que de forcer un poème à suivre mes intentions.

Est-ce que la romancière en vous se nourrit de la poétesse, et si c’est le cas, de quelle manière ?

Pour être honnête, le processus et la forme d’écriture de la poésie sont si différents de ceux de l’écriture d’un roman que, selon moi, la seule chose qu’ils ont en commun est qu’ils utilisent tous deux des mots. Lorsque j’écris un poème, j’ai besoin de vivre l’expérience que j’ai décrite, mais on ne peut pas passer trois ou cinq ans dans un état de haute inspiration (ou, encore une fois, on deviendrait fou), ainsi, même si je me sens (généralement) inspirée lorsque j’écris de la prose, lorsqu’il s’agit de terminer un roman, je dois adopter une toute autre approche. Je travaille avec beaucoup plus d’assiduité. Je peux attendre d’avoir envie d’écrire un poème, mais si vous attendez pour écrire un roman au lieu de vous y mettre chaque jour, vous n’écrirez jamais de roman.

Propos traduits par Camille Rasclard

Laura Kasischke a publié dix recueils de poèmes et onze ouvrages de fiction (romans, novella et recueil de nouvelles). Son œuvre est traduite en plus de douze langues. Pour sa poésie, elle a reçu le National Book Critics Circle Award, la bourse Guggenheim et le Rilke Award for Poetry. Elle vit dans le Michigan, où elle enseigne au Residential College de l’université de Ann Arbor.

Entretien réalisé avec Laura Kasischke à l'occasion de la parution de Où sont-ils maintenant ?.

© Gallimard