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Le Temps sensible. Proust et l'expérience littéraire de Julia Kristeva. Entretien

Rencontre avec Julia Kristeva, à l'occasion de la parution du Temps sensible. Proust et l'expérience littéraire en janvier 1994.

Pourquoi Proust ?

Julia Kristeva — C'est le géant de la littérature française du XXe siècle, comme ces géants à la fin du Temps retrouvé qui ont absorbé le temps et l'espace… Ses contemporains l'ont tenu pour un enfant et un snob. Les romanciers après lui ont essayé de l'ignorer. Très peu ont commenté son œuvre : Mauriac, Bataille, Blanchot. Les « engagés » devaient craindre son élégante ironie, les « formalistes » reculaient devant sa sensualité, ses personnages, ses intrigues, sa métaphysique. Proust reste encore une énigme. Il répond à une question d'actualité : dans quel temps vivons-nous ? Cette fin de siècle a du mal à penser son temps, ses temps. Proust, en contrepoint à Bergson et à Heidegger, propose le roman de ce manque à penser le temps.

Peut-on dire que La Recherche du temps perdu est une recherche du temps sensible ?

Julia Kristeva — J'ai commencé à interroger son texte par une question en apparence très limitée : quel rapport entre le langage et la sensation ? C'est la question de la petite madeleine, bien entendu, et que Merleau-Ponty a croisée dans Le Visible et l'invisible. Progressivement, je me suis laissée envahir par l'« immense cathédrale du souvenir ». La Recherche proustienne m'est apparu révéler l'essentiel de l'expérience littéraire : ni une œuvre d'idée, ni un tissage de signes, ni une virtuosité de mots, mais — avec tout cela — l'exploration d'une fragile et dramatique frontière (Proust dit un « liseré ») entre l'Être et le sujet, l'ontologique et le phénoménal, la sensation et le langage. Écrire est cette expérience étrange au carrefour du temps qui est sens et souci, et de l'éblouissement de l'Être : un carrefour que Proust appelle un « temps incorporé » ou une « transsubstantiation ». Il invite le lecteur à faire la même expérience.

L'exemple de Proust, qui cherche à exprimer par les mots ce qui chez beaucoup d'autres demeure strictement des sensations, permet-il de dire que l'expérience littéraire peut être une alternative à l'autisme ?

Julia Kristeva — La recherche psychanalytique soutient qu'en arrière-plan des névroses existe le « trou noir » d'un trauma irreprésentable, une intense sensation innomée et innommable, une sorte d' « autisme » endogène. Or, si vous relisez avec moi le « rêve du deuxième appartement » (Sodome et Gomorrhe), vous constatez qu'il fait état d'une expérience sans mots et sans sujet (« personne », un « nous » sans contenu…). Rien que des sensations violentes que la suite du rêve mettra en images pour en extraire des mots. Avec son extraordinaire génie, Proust a condensé là toute l'alchimie de l'expérience littéraire qu'il faudrait presque entendre au sens mystique du terme : l'aptitude de voyager des sensations aux mots et vice versa. Je dis donc que l'écriture peut réussir là où l'autisme échoue : dans le déluge des sensations, elle formule un temps sensible.

Vous mobilisez tous vos savoirs : philosophie, psychanalyse, poétique… Diriez-vous que votre essai est un livre total ?

Julia Kristeva — Pendant l'affaire Dreyfus, Proust était un fervent partisan du colonel juif avant de s'éloigner de la politique. Il lisait le Zohar tout en admirant les fastes de Venise. Il s'inspirait de la Volonté de l'Être chère à Schopenhauer, mais il considérait, comme Gabriel de Tarde, que le monde est une hypnose. Ses personnages rappellent les caractères de La Bruyère, mais leur réverbération est prête à glisser dans l'écran de la télévision. Sa phrase hyperbolique, ses métaphores sensuelles trahissent autant la douceur de l'enfant que l'érotisme blasphématoire de l'homosexuel. De toutes ces facettes et de tant d'autres, Le Temps sensible essaie de tenir compte.

© Éditions Gallimard