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1984 de George Orwell.
Entretien avec Josée Kamoun, traductrice

« À tous les coins de rue, le visage à la moustache noire avec sa vision en surplomb. Il y en a un sur l’immeuble d'en face. Big Brother te regarde, dit la légende, et les yeux sombres plongent dans ceux de Winston. Au niveau de la rue, une autre affiche dont un coin est déchiré claque irrégulièrement au vent, couvrant et découvrant ainsi le seul mot sociang. Dans le lointain, un hélicoptère descend entre les toits, il reste un instant en vol stationnaire, grosse mouche bleue qui repart comme une fusée sur sa trajectoire courbe. C’est une patrouille de police qui vient mettre son nez aux fenêtres. Mais les patrouilles, ce n’est pas grave. La grande affaire, c’est la Mentopolice. »

 

Retraduire 1984, n’est-ce pas s’attaquer à un monument ?
Monument, c’est le mot qui convient… Au départ, il y avait une interrogation : fallait-il dépoussiérer la traduction de 1950 ou la refaire ? Nous avons choisi de retraduire, parce que la langue bouge : on ne pense pas, on ne parle pas aujourd’hui comme il y a soixante-dix ans. L’époque était à la bienséance. Il y a dans 1984 des passages crus – ainsi, Julia jure comme un charretier, elle incarne le sexe interdit – mais essentiels, qui ont été édulcorés, noyés dans le brouillard des périphrases, les approximations diverses.

Cette nouvelle traduction est plus directe, plus ramassée…
La première raison, la plus flagrante, est que le roman est traduit au présent, non plus au passé simple. L’écriture d’Orwell est nerveuse, sèche, coupante, même si certains passages sont au contraire très charnels bien que très retenus. Il fallait faire œuvre de sobriété. L’original emploie le prétérit, qui, en anglais, est tout à fait spontané, parfois presque oral. En français, c’est le présent qui rend le mieux ce côté presque ascétique de l’écriture.

Comment ne pas être influencée par la traduction existante ?
Retraduire est à la fois moins et plus périlleux que traduire. Moins périlleux, parce que la traduction existante constitue une sorte de filet de sécurité. Plus périlleux, parce que cela implique d’apporter une lecture de plus, pas de se contenter de faire un numéro de traducteur. Pour cela, je n’ai regardé la première traduction qu’après, pour conserver la spontanéité de ma perception du texte.

Dans quel genre classer 1984 ? Anticipation, texte politique ?
À l’époque, on avait une conception des genres plus cloisonnée que maintenant. 1984 faisait beaucoup craquer les coutures, et je ne suis pas sûre que ça ait été perçu. J’ai redécouvert que c’était avant tout une œuvre littéraire. Il y a de la terreur dans 1984, mais aussi du rêve, de l’inexplicable. J’ai réalisé l’importance du thème du corps : le corps chétif et étiolé dans la première partie ; le corps sensuel et érotique dans la deuxième ; le corps torturé dans la troisième ; le corps déchu de l’épilogue. Il fallait oser un langage « au scalpel » pour faire ressortir ces contrastes.

La dimension littéraire a été occultée par la dimension politique ?
Je le crois. Il y a une composante élégiaque rarement remarquée, de même qu’on est parfois à la limite du fantastique. Pourquoi O’Brien lit-il dans les pensées de Winston, pourquoi est-il apparu dans ses rêves bien avant qu’ils ne se rencontrent ? 1984 est un roman de terreur, mais c’est aussi un roman sur la fascination, sur le rôle très ambigu du bourreau. Sur l’aspect politique, beaucoup a été dit, et pour cause. J’espère bien qu’on lui rendra justice littéraire !

Lire la nouvelle traduction donne une sensation d’accélération …
J’ai suivi le rythme original de la phrase, qui va droit au but. Le rythme d’un auteur est fondamental. Il n’en est pas nécessairement conscient, mais les accélérations subites, les staccatos, les ralentissements sont les traces de son corps dans l’écriture. Il fallait que ma traduction épouse ces rythmes. Un traducteur ne traduit pas des mots, il ne traduit pas des phrases, il traduit des effets.

Entretien réalisé avec Josée Kamoun (traductrice) à l'occasion de la nouvelle traduction de 1984 de George Orwell.

© Gallimard