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Une vieille histoire de Jonathan Littell. Entretien

« Ma tête creva la surface et ma bouche s’ouvrit pour happer l’air tandis que, dans un vacarme d’éclaboussures, mes mains trouvaient le bord, prenaient appui et, transférant la force de ma lancée aux épaules, hissaient mon corps ruisselant hors de l’eau. Je restai un instant en équilibre au bord, désorienté par les échos assourdis des cris et des bruits d’eau, étourdi par la vision fragmentée de parties de mon corps dans les grandes glaces encadrant le bassin. […] Je me ressaisis, ôtai mon bonnet et mes lunettes, et, jetant un dernier regard par-dessus mon épaule à la ligne luisante de mes muscles dorsaux, sortis par les portes battantes. […] Devant, je ne distinguais rien, j’avançais presque au hasard, au-dessus de ma tête je ne voyais aucun plafond, peut-être courais-je enfin à l’air libre, peut-être pas. Un vif choc au coude projeta un éclat de douleur à travers mon bras, j’y portai tout de suite l’autre main et me retournai : un objet, sur le mur, se détachait de la grisaille, luisant. Je posai les doigts dessus, il s’agissait d’une poignée, j’appuyai et la porte s’ouvrit, m’entraînant après elle. »

Un narrateur sort d’une piscine, se change, et se met à courir dans un couloir gris. Il découvre des portes, qui s’ouvrent sur des territoires (maison, chambre d’hôtel, studio, ville ou zone sauvage), lieux où se jouent et se rejouent les rapports humains les plus essentiels (la famille, le couple, la solitude, le groupe, la guerre). Ces territoires parcourus, la course s’achève. Puis, tout recommence. Pareil, mais pas tout à fait, dans chacun des sept chapitres que compte ce livre.
Exploration de la pulsion sous toutes ses formes,
Une vieille histoire est porté par un regard et un style implacables et dérangeants. Un projet romanesque dans le droit fil de l’œuvre de Sade ou de Bataille.

Quelle est la genèse de ce texte ?
En 2012, j’ai publié une première version, en deux chapitres, de Une vieille histoire. Normalement, une fois un livre publié, c’est terminé pour moi, mais là, il s’est passé quelque chose d’étrange : le livre a continué à produire. J’ai donc repris le manuscrit original et je l’ai développé pendant plusieurs années, notamment durant les périodes d’attente de la réalisation de Wrong Elements, mon film sur les enfants-soldats en Ouganda.

Quelles ont été vos principales sources d’inspiration ?
La structure est née telle quelle, mais prolonge d’autres textes que j’avais déjà publiés chez Fata Morgana. Quant aux décors, je pioche partout, sans hiérarchiser : photos, films, anecdotes racontées, rêves, livres, choses vécues, souvenirs d’enfance, tout est sur le même plan. C’est ma façon d’écrire depuis toujours. Le réel entier est « good enough to steal », comme disait William S. Burroughs.

Qu’entendez-vous par « décors » ?
Disons, dans ce livre en tout cas, que c’est ce qu’on pourrait appeler, en bonne logique freudienne, le « contenu manifeste » de chaque scène. Et comme tel, les décors successifs de ce livre sont interchangeables, sont traités si vous voulez comme des décors de cinéma. Mais ce qui compte, c’est le « contenu latent », les processus fondamentaux, les pulsions qui s’expriment à travers eux. En évacuant la question du « réalisme », je ne conserve que ce qui est fondamental : les rapports humains.

Entretien réalisé avec Jonathan Littell à l’occasion de la parution de Une vieille histoire.

© Gallimard