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Le syndrome de Garcin de Jérôme Garcin. Entretien

« Je suis un radiologue fantaisiste, un échographe controuvé, un voyageur sans bagage qui toque à la porte des hôpitaux d’autrefois et des bureaux poussiéreux, au fond desquels mes aïeux sourcilleux s’étonnent que je veuille mieux les connaître. Mais si je ne témoigne pas de cette tribu clinique, qui d’autre le fera ? »

 
Qu’est-ce que le syndrome de Garcin ?
Tout à la fois un syndrome neurologique et l’un des nombreux syndromes qui portent les noms de mes aïeux. Il a été étudié par mon grand-père paternel, le professeur Raymond Garcin. À partir de ces grands noms de l’histoire de la médecine, je me suis interrogé sur ce que je devais réellement à mes ancêtres. Charles Péguy a défini le « mur des quatre » : au-delà des quatre grands-parents, on entre dans l’inconnu. J’ai d’autant plus voulu explorer cette zone étrange qu’il se trouve que tous ont été médecin au moins depuis Napoléon 1er.

Comment avez-vous établi cette généalogie ?
J’ai retrouvé les arbres généalogiques à l’Académie de médecine, qui considère cette double parentèle médicale comme unique en son genre. Du côté maternel, c’est en ligne directe : on est médecin de père en fils depuis les champs de bataille napoléoniens. Du côté paternel, elle procède par endogamie : c’est toujours le médecin qui épouse la fille de son patron, en escalier si l’on peut dire.

Cet escalier est aussi un ascenseur social…
Effectivement, mon grand-père Garcin est originaire de Martinique, d’une famille ruinée par l’éruption de la montagne Pelée. Il travaille comme un fou pour venir étudier la médecine à Paris où il intègre la grande bourgeoisie médicale française, celle de son beau-père Guillain. Mais il conservera la nostalgie de son île et soutiendra toujours ceux qui ont vécu l’exil, comme l’ophtalmologue Hoang Xuan Man, originaire d’une des régions les plus pauvres de l’actuel Vietnam, ou le médecin et écrivain Jean Metellus, venu d’Haïti.

Vos grands-pères, comme vos aïeux, ont pratiqué une médecine qui n’a plus cours…
Tous étaient de grands cliniciens, et cette médecine basée sur l’écoute du corps a cédé devant une médecine presque exclusivement technologique. Mon grand-père Garcin avait pour devise : « Les malades sont nos seuls maîtres ». Mon arrière-grand-père Chauffard, spécialiste des cirrhoses du foie et médecin de Verlaine, pratiquait une médecine tellement proche et accueillante que le poète, qui l’adorait, avait le sentiment qu’en allant à l’hôpital Broussais, où une chambre lui était quasiment réservée, il allait à l’hôtel…

En même temps, la médecine semble bien loin quand vous évoquez vos relations avec vos grands-pères…
Ces deux grands médecins ne l’étaient plus chez eux, au point que si on avait une égratignure ou une maladie, ils refusaient de nous prescrire un simple sirop ou une pommade ! Je n’ai compris que bien après le rôle cardinal joué par mon grand-père Launay quand j’ai perdu mon frère jumeau à six ans. Au-delà de l’amour qu’il me portait, il a aussi été, en secret, le pédopsychiatre de son petit-fils.

Vos parents sont les premiers à ne pas être devenus médecins, mais, dites-vous, soignaient à leur façon…
Dans la manière rigoureuse, voire austère, dont mon père exerçait son métier d’éditeur, il y avait en effet quelque chose du chef de service. Quant à ma mère, je l’ai toujours vue en blouse blanche… Cette mère qui guérissait les tableaux malades, ce père qui soignait les manuscrits patraques me semblent avoir perpétué, à leur manière, une forme de médecine clinique telle qu’elle était pratiquée par mes grands-pères.

Entretien réalisé avec Jérôme Garcin à l'occasion de la parution du Syndrome de Garcin.

© Gallimard