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Guide des égarés de Jean d’Ormesson. Entretien

« Le titre de ce manuel de savoir-vivre à l’usage de ceux qui s’interrogent sur les mystères du monde, je l’ai emprunté à Maïmonide, philosophe et médecin juif né à Cordoue, alors musulmane, il y a un peu moins de mille ans. Aujourd’hui comme hier, nous sommes tous des égarés. Nous ne savons toujours pas ce que nous voudrions tant savoir : pourquoi nous sommes nés et ce que nous devenons après la mort. Derrière les accidents de notre vie de chaque jour qui suffisent à nous occuper, les motifs et le sens de notre passage sur cette planète que nous appelons la Terre nous restent très obscurs. »

Le Guide des égarés de Maïmonide est aussi connu sous le titre de Guide des perplexes. Sommes-nous plutôt égarés ou plutôt perplexes ?
Les deux en même temps ! Mais être perplexe signifie se poser des questions. Or il y a des gens qui ne se posent pas de questions, mais ils sont tout de même égarés. Donc je dirais que nous sommes surtout des égarés.

 Vous écrivez : « Le manuel que vous êtes en train de lire est tout sauf un traité de philosophie ». Pourtant, il s’agit bien de philosophie ?
Je suis parti de l’idée que tout va mal, que les gens sont malheureux, mais ils pourraient être tellement plus malheureux ! Ce petit livre sur ce qu’il nous reste de bonheur s’est petit à petit transformé en une sorte de méditation métaphysique. Mais ce n’est pas pour autant un manuel de philosophie, il n’en a ni la rigueur, ni l’austérité. C’est un livre sérieux mais qui se veut par moment plutôt drôle. Si c’est de la philosophie, c’est ce que Hemingway appelait « de la philosophie avec poignées », c’est-à-dire facile à transporter.

La science est parfois convoquée : théorie de la relativité, Big Bang, trous noirs…La réflexion métaphysique passe-t-elle aujourd’hui par les découvertes scientifiques ?
J’ai écrit toute une série de livres où j’ai essayé de jeter un pont entre les deux cultures, la culture littéraire et la culture scientifique, qui ne faisaient qu’une jusqu’au début du XIXe siècle. Dans la mesure de mes possibilités, je me suis intéressé à Einstein, Niels Bohr, Werner Heisenberg, Stephen Hawking… Mais au fond je ne connais rien à la science. Ce livre est encore moins scientifique que philosophique. C’est un regard sur le monde et sur la vie, une réflexion légère sur des problèmes graves.

Pourtant, ces théories scientifiques viennent remettre en question notre vision du monde ?
C’est une des caractéristiques de notre temps : les progrès de la science sont tels qu’ils ont en effet modifié la totalité de notre conception du monde. Il est presque impossible de parler de l’univers sans avoir une teinture scientifique ! L’idée que la littérature peut, ou doit, être à l’écart de la science est complètement folle. Il n’y pas de culture qui n’emprunte à la philosophie, à la littérature et à la science. Comme la part de la science devient de plus en plus grande, il y a moins d’espace pour la littérature, la poésie. Les belles cosmogonies légendaires étaient encore du côté de la littérature…
 
Le livre se clôt par la question de Dieu. Mais l’énigme la plus fondamentale ne serait-elle pas plutôt celle du temps ?
Le temps est un problème capital. Toute littérature, toute philosophie tourne autour du temps : chez Marguerite Yourcenar, chez Proust… L’ouvrage majeur de Heidegger s’intitule Être et Temps. Le temps est très difficile à comprendre. L’espace, ce sont des corpuscules, des ondes… Le temps, nous ne savons pas. L’espace est la forme de notre puissance, le temps est la forme de notre impuissance.
Mais il y a quelque chose que nous connaissons encore moins que le temps, c’est Dieu. Dieu reste l’interrogation suprême. Peut-être en saurons-nous plus sur le temps grâce à la science, mais elle ne nous en dira jamais plus sur Dieu. Dieu m’a toujours paru essentiel. Il est ce qu’il y a de plus important, qu’il existe ou qu’il n’existe pas. Mais j’espère qu’il existe, parce que s’il n’existe pas, je trouve ça sinistre.
Au fond, tout cela est invraisemblable, Dieu est invraisemblable, l’univers est invraisemblable, et c’est pour cette raison que nous sommes aussi perplexes !

Entretien réalisé avec Jean d’Ormesson à l'occasion de la parution du Guide des égarés.

© Gallimard.