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Le Grand Cœur de Jean-Christophe Rufin. Entretien

Rencontre avec Jean-Christophe Rufin à l'occasion de la parution du Grand Cœur en mars 2012.

Le « Grand Cœur » du titre, un jeu de mots ?

Jean-Christophe Rufin — Plutôt un double clin d'œil, à Jacques Cœur, grand argentier du roi Charles VII, et au Grand Meaulnes, le roman emblématique de ce Berry dont Jacques Cœur était natif. Il y a aussi dans Le Grand Meaulnes un côté « rêverie » qui, pour moi, est central dans le personnage de Jacques Cœur, que j'ai voulu humaniser par cette référence. Il est toujours présenté comme un homme d'affaires un peu froid, je le vois au contraire comme un rêveur qui construit son avenir d'abord dans l'imaginaire. Il naît au cœur d'une des pires périodes de l'histoire de France, la guerre de Cent Ans, qui voit la division profonde du pays, la guerre, le pillage… Lui rêve d'un autre monde, qu'il va contribuer à réaliser.

Un homme charnière dans une époque charnière ?

Jean-Christophe Rufin — Oui, c'est vraiment la fin d'une époque et le début d'une autre. C'est le moment où la France s'éloigne de l'Angleterre et de la guerre de Cent Ans, commence à se tourner vers l'Italie, la Méditerranée et l'Orient. À tourner aussi le dos à l'esprit guerrier des croisades pour accueillir et reconnaître l'apport des civilisations d'Orient, à cette époque beaucoup plus pacifiques et brillantes que les nôtres. Jacques Cœur va contribuer, en particulier par son voyage en Orient, à passer de l'idée de conquête à l'idée d'échanges. Ce basculement vers l'Italie et vers l'Orient, alors très sensible, va déboucher sur la Renaissance.

Sa vie ressemble à un roman de cape et d'épée ?

Jean-Christophe Rufin — Sa vie est en effet extrêmement mouvementée. D'abord, il naît dans une période elle-même tourmentée. Ensuite, il connaît la fortune et la gloire, puis la disgrâce, la prison, la torture, l'évasion, la poursuite… Il est l'ami de tous les grands du monde de l'époque, en particulier du pape, alors qu'il est lui-même d'origine modeste. Si l'on veut, c'est un roman picaresque, mais j'ai en fait voulu mêler trois genres : le roman d'aventures, la biographie, en m'appuyant tout au long du livre sur des faits et des sources sérieuses, et les confessions, puisque c'est Jacques Cœur qui parle. Ces trois éléments – romanesques, biographiques, confessions – traversent ces mémoires imaginaires.

Aucun roman d'aventures ne serait complet sans une grande figure féminine…

Jean-Christophe Rufin — Il y a plusieurs personnages féminins, d'abord sa femme, qui lui sera fidèle tout au long de sa vie, même si l'inverse n'est pas vrai. Mais il y a surtout le grand amour de sa vie, un amour très particulier puisque qu'il s'agit de la maîtresse du roi, Agnès Sorel, qui a laissé une trace de feu dans l'histoire de France. Si les rois avaient jusque-là des maîtresses plus ou moins cachées, elle devient la première favorite officielle, installée et dotée d'un statut. C'est en même temps un personnage très complexe, comme le laisse pressentir un magnifique tableau de Jean Fouquet, qui la montre présentant le sein à l'Enfant Jésus au milieu d'anges rouges vifs comme des diables… Elle est à la fois un personnage central de la vie de Jacques Cœur et la colonne vertébrale affective du livre.

Le Grand Cœur est-il un roman historique qui se lit sans aucune connaissance historique ?

Jean-Christophe Rufin — Il faut entrer dans ce livre avec une grande ingénuité, une grande naïveté, en oubliant tout ce que l'on peut savoir du Moyen Âge et des personnages. C'est une époque que le lecteur découvre au rythme où les personnages eux-mêmes la découvrent. Au fond, c'est ainsi que les choses se passent : quand nous venons au monde, personne ne nous explique l'endroit ni la période où nous allons tomber ! Là, c'est pareil, on revit l'époque dans toute sa fraîcheur, dans ses aspects les plus inattendus et les plus palpitants, à travers la présence directe et l'intimité des personnages. D'autant plus que Jacques Cœur et ses contemporains appartiennent pour moi au présent autant qu'au passé, car ils ont vécu ce qui fut la première mondialisation, et les enjeux de leurs existences ont des résonances très actuelles.

© Éditions Gallimard