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Chanson bretonne suivi de L'enfant et la guerre de J.M.G. Le Clézio. Entretien

«Nous allions par les chemins creux, avec nos vélos archaïques lourds comme des draisiennes, loués chaque été chez le garagiste Conan de Combrit. Les chemins creux partaient à travers champs et bosquets, enfoncés entre deux hauts talus (ar kleuziou, notre nom de famille) couverts de fougères et d’ajoncs. Parfois, un temps d’avance, nous sentions la terre du chemin vibrer sous nos pneus, et nous lâchions les vélos pour escalader les talus, et laisser passer un troupeau de vaches au trot, cornes en avant, prêtes à nous piétiner.»

Ces pages sont indiscutablement autobiographiques  : les vacances en Bretagne, Nice sous l’Occupation. Pourtant vous avez choisi comme sous-titre « Deux contes »…
Un conte, cela raconte. J’ai toujours aimé entendre les vieilles gens raconter leur enfance, parce que la distance, les détails de la vie, les allusions à des personnes disparues dans l’oubli, les secrets, les rêves enfouis, les façons d’être, les habits et les habitudes, tout me parlait d’un temps que je ne connaissais pas, et qui grâce à eux, à leur voix, à leur regard, devenait vivant. Maintenant, c’est moi qui suis dans cette situation où je puis raconter, c’est-à-dire inventer, imaginer, revenir en arrière, et me croira qui voudra…

Vous évoquez une Bretagne des années 1950 très différente de ce qu’elle est aujourd’hui, privée de ses pêcheurs, de ses coiffes, et surtout de sa langue…
Lorsque j’ai repris contact avec la Bretagne, devenu adulte, j’ai eu l’impression qu’un vent violent avait balayé ce pays, avait fait s’envoler ce que je connaissais dans mon enfance. C’est l’amuïssement de la langue bretonne surtout qui m’affecte, parce que cette langue, lorsque j’étais enfant était vivante partout où on la parlait depuis toujours, à l’ouest d’une ligne qui va de Saint Malo à Vannes, et maintenant elle s’est tue. Ce n’est pas parce que je suis nostalgique du passé, c’est parce que la disparition d’une langue aussi ancienne, aussi originale que la langue bretonne, aussi différente du français, cela me chagrine, me donne le regret de ne pas l’avoir parlée, de ne pas l’avoir assez écoutée, pendant qu’il était encore temps. Je pourrais le dire aussi d’autres langues qui ont disparu en quelques décennies, le nahuatl du haut plateau mexicain, le cornouaillais, les dialectes des Océaniens ou des anciens Californiens… Sait-on vraiment tout ce qui s’est perdu avec ces langues, ce qui ne reviendra plus, et notre monde qui devient de plus en plus univoque, convenu, ordinaire…

C’est en Bretagne et nulle part ailleurs que vous aviez la sensation d’être « à la maison »…
C’est un sentiment en effet très étonnant, puisque je ne suis pas né dans ce pays, je n’y ai pas grandi, je n’appartiens pas directement à son histoire ni à son héritage. Sans doute d’y avoir été enfant, tout de suite après la guerre, m’a rendu amoureux de la liberté que j’y ai ressentie, des légendes et des images que j’ai reçues, de la douceur des habitants que j’ai partagée, peut être aussi m’a permis d’inventer les racines que je n’ai pas..

Dans le second conte, vous évoquez les bombardement de Nice et l’explosion d’une bombe dans le jardin de votre immeuble…
Cette explosion est le premier souvenir de mon enfance, comme si elle m’avait ouvert les yeux et initié a la conscience de moi-même. Elle m’a ouvert aussi les yeux sur l’atrocité de la guerre pour la population civile, que je perçois dans les conflits qui harassent le monde à l’heure où nous parlons.

Vous racontez comment vous avez, malgré votre très jeune âge, compris ce qu’était la solidarité…
Lorsqu’on est refugié (et c’est ce que nous étions, ma mère, mes grands parents et moi), je pense qu’on a cette attention très particulière portée aux autres, parce qu’on devine qu’ils détiennent notre sort, qu’on dépend totalement d’eux, de leur soutien, de leur silence. C’est un sentiment de reconnaissance instinctive que je peux imaginer dans la situation des migrants d’aujourd’hui qui passent par le même lieu ou nous étions refugiés pendant la guerre, et sont généralement bien reçus par les habitants des hautes vallées.

Entretien réalisé avec J.M.G. Le Clézio à l'occasion de la parution de Chanson bretonne suivi de L'enfant et la guerre.

© Gallimard