Page précédente
  • Imprimer

Haute voltige d'Ingrid Astier. Entretien

Haute voltige met en scène un personnage extraordinaire et attachant, Le Gecko…

Le Gecko est un monte-en-l’air, un as de la grimpe qui escalade les façades pour ses cambriolages et met la Brigade de Répression du Banditisme sur les dents depuis des mois : repérages, filatures, mais jamais de flagrant délit… Parvenir à identifier, puis à arrêter un être qui présente une telle étoffe et, si j’ose dire, une telle éthique, est le rêve de tout grand policier. Le Gecko m’a été inspiré par l’auteur, bien réel, du cambriolage en solitaire du Musée d’art moderne de Paris, en 2010. Un homme qui, par-delà les instructions des commanditaires, s’est emparé de tableaux (Picasso, Braque, Matisse) uniquement parce qu’il les trouvait beaux… Cet acte insensé m’a donné à réfléchir : alors qu’aujourd’hui l’art est confisqué par l’argent, l’homme qui dérobe la beauté tout en la respectant montre une forme d’idéal. Je ne dis pas qu’il faut voler les œuvres d’art, mais j’ai voulu sonder ce côté rêveur et idéaliste du Gecko qui possède de façon éphémère la beauté. Comme je l’écris dans Haute Voltige : « Fréquenter la beauté était son seul luxe. Il n’avait pas besoin de posséder, juste de sentir, un temps, entre ses mains, passer le frisson du sublime. Le garder aurait brisé le charme, l’aurait rendu vulgaire, sans doute. » J’ai voulu, aussi, faire rencontrer au Gecko son double positif et poétique, l’actuel champion de France de freerunning Simon Nogueira, véritable « Petit Prince des toits », qui, dans son rapport aérien au monde, cherche une idylle du corps et de l’esprit.

Au tout début du roman, vous mettez en scène le piège tendu à un richissime Saoudien pour le dépouiller…
Dès les premières lignes, j’évoque le mamba noir, le serpent le plus dangereux qui soit, et sa façon de se dérouler progressivement. Le lecteur pressent que ce convoi va vers l’irrémédiable. Cette scène est née du désir fort de trouver un correspondant moderne à l’attaque de la diligence — le climax de tout western. Comment créer l’équivalent d’une attaque de la diligence aujourd’hui, en plein Paris, pour renouer avec cette fougue et cette folie ? Le roman s’ouvre sur ce déplacement lent, surpris par la soudaineté brutale d’un guet-apens.

Tous les personnages semblent évoluer sur le fil du rasoir…
Le roman entier est bâti sur un jeu permanent avec l’équilibre. Pour moi, la liberté est une sente de montagne. Haute voltige ressemble au parcours d’un chevalier du Moyen Âge, où la vaillance était sans cesse soumise aux épreuves qualifiantes.

De chevalier à cavalier, cette pièce emblématique du jeu d’échecs, il n’y qu’un pas…
Effectivement, une partie d’échecs, imaginée pour Haute Voltige par un grand maître international, se cache au cœur du roman. Comme aux échecs, mes personnages sont obligés de combattre pour conquérir leur liberté. Ils s’exposent au sacrifice comme à la mort. Me fascine l’affrontement du blanc et du noir, en une étreinte qui met à mal le manichéisme et la rigidité des systèmes.

Cette partie d’échecs, qui est un moment-clé du livre, s’inscrit dans un match étonnant…
Oui, un match de chessboxing, un sport imaginé en 1992 par Enki Bilal dans son album Froid Équateur, qui allie les échecs et la boxe anglaise, pratiqué dans le monde entier depuis les années 2000. C’est un jeu tout à fait fascinant, qui combine le plus éprouvant des sports physiques avec le plus exigeant des sports mentaux. J’ai eu la chance d’assister au combat de chessboxing qui s’est déroulé dans la maison de vente Artcurial, en présence de Bilal et de l’expert Éric Leroy, et, gagnée par l’extraordinaire potentiel romanesque, j’ai vraiment eu un frisson — les prémices du roman.

Vous évoquez Enki Bilal, mais bien d’autres personnages réels croisent les personnages de fiction dans les pages de Haute Voltige
Mon travail consiste à entrelacer les brins du réel et de l’imaginaire jusqu’à les confondre. Je refuse la solution de facilité qui se bornerait à la documentation froide, clinique. Ce qui m’intéresse avant tout, c’est l’émotion. Sur le terrain, je vais à la rencontre du vivant. Entrer dans l’atelier de Bilal, le regarder peindre comme je l’ai fait, c’est une clé extraordinaire pour ouvrir un espace de rêverie infinie à partir de cette petite fenêtre qu’est le réel. Je cherche des gens qui ont une étoffe romanesque naturelle, pour accroître son rayonnement. C’est la nature même de mon écriture, d’où ma devise qui ouvre Haute Voltige : «Le réel ? Non. Son essence ? Oui. Servir l’imaginaire ? Toujours.»

Faut-il comprendre que les personnages sont en quelque sorte hybrides ?
Depuis l’enfance, cet animal fantastique, mi-réel, mi-imaginaire, qu’est la licorne me fait rêver. À travers mes romans, aussi rigoureux soient-ils, j’ai toujours l’impression de fabriquer des licornes. Qu’il s’agisse d’Enki Bilal, de Simon Nogueira, de l’organiste Jean Guillou ou du professeur Safran, tous sont certes réels, mais retravaillés par l’imaginaire. À l’inverse, les personnages qui semblent fictionnels s’enrichissent de sources réelles. Derrière chacun, on trouverait une nuée de personnes existantes. C’est cet ancrage dans le réel qui leur procure des racines profondes.

À propos de racines, ce roman qui se déroule à Paris trouve ses véritables origines en Serbie…
Tout s’enracine en effet dans ce qui fut le dernier grand conflit européen du XXe siècle. Un conflit dont on a beaucoup parlé, mais si l’on demande à un Français qui sont les Serbes, il est incapable d’en dire quoi que ce soit de précis. En revanche, ils sont volontiers diabolisés. Mon travail d’écrivain consiste à prendre le temps de la décantation, de la compréhension. Sans parti-pris. J’ai voulu rencontrer des Serbes, et j’ai découvert des gens ravagés par le conflit, bouleversés par un tremblement de terre intérieur. Mais aussi débordants de vie. Alors, on comprend leur côté exalté comme leur fascination pour la mort. Dépasser le cliché, s’enrichir du détail, voilà ma cible.

Haute Voltige est solidement ancré dans le réel, pourtant l’onirisme est bien présent…
Les romans œuvrent pour le fantasme et le rêve. Ils ont le suspens de l’éternité, passant du temporel au mythique. À la manière d’une cathédrale gothique, à la fois très ancrée dans le sol et s’élançant vers le ciel, l’équilibre de Haute voltige tient dans cette oscillation entre le terrestre et le céleste. Et je voulais décrire un Paris aérien, à la forte empreinte romanesque. Un Paris depuis les toits, rythmé par les lignes des faîtages, par cette ondulation océanique. Un Paris qui surplombe le tumulte et réconcilie... C’est l’autre histoire d’amour de ce roman. L’amour du Paris des hauteurs, d’un Paris libre.

Entretien réalisé avec Ingrid Astier à l'occasion de la parution de Haute voltige.

© Gallimard