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La nuit des orateurs d'Hédi Kaddour. Entretien

« Domitien va nous convoquer, Pline et moi, en même temps que Senecio, comme ses complices, et en présence de Regulus. Il va nous mettre en spectacle. Il aime agir sous les regards… Néron n’assistait pas aux supplices, mais cet empereur-là guettera nos regards et nos cris pendant qu’on nous ouvrira le ventre devant lui, de la même façon que nous avons été obligés d’entendre en plein sénat les cris d’Orfitus qu’on emmenait et qui avait fini par se mettre à pleurer quand il avait compris qu’il ne servait à rien de se débattre… »

Pourquoi avoir choisi pour ce roman le cadre très inhabituel de la Rome antique ?

En relisant, entre autres classiques latins, les lettres de Pline et les ouvrages de Tacite, j’ai souvent été partagé entre le « ce n’est pas possible » et le « ça ne s’invente pas ». Il y a là des récits de procès bien tordus, avec des comportements extrêmes, dont ces deux grands littérateurs que sont Pline et Tacite ont été témoins, parfois partie prenante en tant que sénateurs. Autant dire que tous les ingrédients d’une bonne histoire étaient réunis.

L’essentiel du roman se déroule dans une ambiance crépusculaire, au propre et au figuré…

Le thème du déclin traverse tout le livre à la manière d’un filigrane. À cette époque, le Senatus populusque romanus n’est plus qu’une illusion formelle, les lieux du pouvoir ont cessé d’être la Curie pour les sénateurs et les Rostres sur le Forum pour le peuple. Ce peuple qui, de populus, est tombé au rang de plebs, la plèbe hurlante dans l’amphithéâtre pour les jeux du cirque. La réalité du pouvoir se situe désormais au Palatin, dans la demeure de l’Empereur, la Domus Augusta.

Le Ier siècle semble marque le début de la décadence de l’Empire romain…

Il faut toujours se méfier de l’idée de décadence : qui peut dire quand commence une décadence ? Déjà, au siècle précédent, les guerres civiles avaient donné aux Romains l’impression de toucher le fond. Sans oublier que le règne de Domitien a été suivi par de grands règne : Nerva, Trajan, la dynastie des Sévères. De plus, il ne faut pas trop se fier aux témoignages de Pline et de Tacite : ces deux-là ont accompli des carrières éblouissantes, sans le moindre accroc dans leur cursus honorum, mais ils disent pis que pendre du règle de Domitien, qui leur a permis ces carrières.

L’empire romain était-il une dictature arbitraire où personne n’était à l’abri ?

C’est en effet une donnée de la vie quotidienne, mais l’Empereur doit tout de même faire attention, ne pas donner à trop de monde l’impression qu’il peut à tout moment liquider n’importe qui. Sinon, beaucoup vont estimer que comme il n’y a plus rien à perdre, autant se débarrasser de lui. C’est parce qu’ils jouaient le jeu que des empereurs comme Vespasien, Nerva ou Trajan ont pu avoir de longs règnes parfaitement acceptés. On assiste, au cours d’une séance de lecture, à la « naissance » d’un nouvel auteur, Pétrone… Les Romains étaient friands de lecture et les grands personnages organisaient des réunions chez eux. Pétrone, qui était un affranchi de Pline le Jeune, vient ainsi faire une lecture de fragments du Satirycon qu’il est en train d’écrire. C’est un choc esthétique pour l’assistance, habituée à la codification héritée des Grecs, aux prologues interminables, soudain confrontée à un texte brut d’une originalité extraordinaire. Pétrone leur impose une autre façon de raconter le monde, une forme nouvelle de littérature.

Le roman fait une large place à la présence du latin en « version originale »…

Chacun de mes romans correspond à la traversée d’une ou plusieurs langues, ici le latin. Cela représente un énorme travail que de glisser des phrases latines dans le texte français, de les faire entrer dans le rythme du paragraphe, d’en donner discrètement le sens. Mais j’avais envie de faire vivre cette langue que l’on dit morte, de lui redonner une existence en tant que telle, à travers ce qu’il a pu y avoir de plus fortement exprimé dans ses mots.

Poète et romancier, Hédi Kaddour a reçu le Goncourt du premier roman 2005 pour Waltenberg. Les Prépondérants a reçu le prix Jean Freustié 2015, le Grand Prix du Roman de l’Académie française 2015 et le prix Valéry Larbaud 2016.

Entretien réalisé avec Hédi Kaddou à l'occasion de la parution de La nuit des orateurs.

© Gallimard