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Sortir du chaos. Les crises en Méditerranée et au Moyen-Orient de Gilles Kepel. Entretien

« C’est dans ces années 1970 que commença le cycle du chaos dont les deux moteurs furent la croissance faramineuse de la rente pétrolière et l’exacerbation de l’islamisme politique — et qui démolirent le Levant. La corrélation de ces deux phénomènes a structuré le demi-siècle écoulé, couvrant l’histoire de deux générations. Et c’est à Mossoul, dans le pays du Shâm qu’elle a connu son paroxysme monstrueux, avec la proclamation, le 29 juin 2014, au début du Ramadan, du “califat” de Daesh. »

Le titre semble évoquer une possible sortie de crise…
En fait, c’est aux politiques de sortir du chaos ! Je me limite à fournir le matériau qui me semble nécessaire pour y arriver. Le problème de la compréhension des crises de la Méditerranée et du Moyen-Orient découle en grande partie d’une mauvaise mise en perspectives de leurs origines. Mon travail a consisté à emboîter la période immédiate — la chute du califat islamique, le retrait américain du traité iranien, la défaite annoncée de l’insurrection en Syrie — avec la période précédente, celle où on est passé des espoirs immenses des « printemps arabes » à la monstruosité la plus absolue, le califat de Daesh et sa traduction sur notre territoire.
Ces quarante années sont aussi mon histoire. J’en ai été le chroniqueur, le témoin, et j’ai même failli en être la victime, puisque condamné à mort par Daesh…

Le titre de la première partie, Le baril et le Coran, pourrait être le surtitre de tous vos travaux ?
Effectivement. En 1973, alors que le prix du brut quadruple, les émirs du pétrole, pour se prémunir de toute contestation, ont financé les représentants les plus rigoristes de l’islam. Se présenter comme les plus observants leur permettait de justifier leur richesse. La ruse de l’histoire est que cela s’est retourné contre eux : ils seront attaqués, excommuniés, comme laquais de l’Occident.

Les rôles respectifs de Poutine et de Trump semblent en totale opposition…
Il existe une stratégie russe très mûrie, qui contraste avec les erreurs et les atermoiements occidentaux. En face, la politique de Donald Trump est difficilement lisible, entre jusqu’au-boutisme, avec la volonté de faire tomber le régime iranien, et isolationnisme, avec un retrait total. Pour l’Europe et l’ensemble des pays du sud et de l’est de la Méditerranée, l’intermédiaire américain ne joue plus son rôle. L’intermédiation de l’Europe éviterait peut-être l’impasse, mais est-elle capable de jouer ce rôle, entre crise institutionnelle et crise de l’immigration ?

Effectivement, l’Europe apparaît plutôt passive…
Les institutions européennes sont aujourd’hui incapables d’avoir une politique coordonnée pour accompagner la sortie de crise d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, alors que le sud et l’est de la Méditerranée font partie de nous-mêmes. On le voit avec les flux migratoires, on le voit aussi avec les flux de djihadistes. C’est une situation extrêmement préoccupante : moins Bruxelles en fera, plus les partis populistes monteront, au risque de provoquer l’explosion de l’Union européenne.

Une autre grande puissance se fait discrète, mais bien présente : la Chine…
La Chine reste en arrière-plan, mais elle est bien là, notamment avec ce qu’on appelle aujourd’hui les nouvelles Routes de la Soie. Elle établit des comptoirs au Moyen-Orient, parce qu’elle veut sécuriser ses approvisionnements pétroliers, et sa puissance financière lui autorise un rôle d’arbitre. Pour l’instant, elle se contente de prendre des positions économiques, mais il est clair qu’elle va jouer un rôle croissant, surtout si l’effacement coupable de l’Europe continue.

Entretien réalisé avec Gilles Kepel à l'occasion de la parution de Sortir du chaos. Les crises en Méditerranée et au Moyen-Orient.

© Gallimard