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Le schmock de Franz-Olivier Giesbert. Entretien

« J’écris des romans pour raconter des histoires. Depuis longtemps, j’en avais une qui me courait dans la tête et qui se déroulait dans l’Allemagne nazie du siècle dernier, en Bavière. Une histoire d’amour, d’amitié. Pendant plus de dix ans, j’ai lu tous les livres d’histoire qui traitaient d’Hitler et du nazisme. J’essayais d’appréhender ce qui s’était passé dans les années 1930, pourquoi on n’avait rien vu venir, qui avait fauté, comment on en était arrivé là, jusqu’à l’holocauste. Je crois que l’histoire d’Elie, Elsa, Lila, Karl et tous les autres apporte quelques clés. »

Qu’est-ce qu’un schmock ?
Quand mon père trouvait quelqu’un détestable, ridicule, abominable, il le traitait de schmock. Plus tard, j’ai découvert que c’était un mot yiddish qui signifiait à la fois pénis, con et salaud.
Là, il s’agit de l’archétype du schmock, le schmock absolu, qui n’est autre que Hitler, qui a dominé une bonne partie des habitants de cette planète au xxe siècle, notamment la vie des personnages du roman.

Vous écrivez : « on ne se méfie jamais assez des imbéciles »…
Je me suis énormément documenté sur la période, et ce que j’ai retenu d’essentiel, c’est que beaucoup n’ont pas vu arriver Hitler et le nazisme parce qu’ils n’y ont pas cru. Comme le dit un des personnages-clés du roman, « ce n’est pas grave, il est trop stupide pour gouverner, il n’aura jamais le pouvoir ». De fait, Hitler n’a pas été élu par une majorité d’Allemands, c’est une contre-vérité : il n’a jamais fait que 31 % aux élections libres. Même les Juifs s’en inquiétaient peu : dans les revues de la communauté, on trouve une seule recension de Mein Kampf, et encore il s’agit d’une critique reprise d’un autre journal.

Vous remarquez : « Hitler n’a pas inventé l’antisémitisme, c’est l’antisémitisme qui l’a créé de toutes pièces »…
L’antisémitisme existait bien avant lui, en Allemagne avec les écrits du théoricien racialiste Houston Chamberlain, mais aussi en France avec Édouard Drumont, l’auteur de La France juive, publié en 1886, qui appelle déjà à la destruction physique des Juifs. C’est mieux écrit que Mein Kampf, mais les idées sont équivalentes. Hitler est l’aboutissement d’un long processus antisémite.

Comment l’impossible est-il devenu possible ?
Parce que chacun a fait ses petites combines. Hindenburg a cru qu’en nommant Hitler chancelier, il allait le neutraliser. La droite a cru pouvoir jouer Gregor Strasser, qui incarnait l’aile « gauche » du parti nazi, contre Hitler. Les communistes ont cru bon de fraterniser avec les nazis pour détruire leur ennemi commun, la social-démocratie. Les grands industriels ont cru pouvoir imposer leurs règles du jeu… Bref, tous se sont crus plus malins, plus intelligents — et ils l’étaient, mais ils avaient en face une bande de branquignols, de débiles mentaux et de techniciens implacables dirigés par un psychopathe hurlant, qui a tout osé tout de suite, l’incendie du Reichstag, les assassinats, pour s’emparer des manettes et transformer une démocratie en dictature.

Au-delà du plaisir de démolir certains clichés, qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce roman ?
J’ai commencé à travailler dessus il y a dix ans, pour comprendre le climat de l’époque, mais je me passionne pour le sujet depuis l’enfance, depuis ces réunions de famille avec la branche allemande, où j’allais avec mon père et où je sentais un malaise violent, au milieu de lourds silences… D’une certaine manière, c’était fascinant. C’est sur cette toile de fond historique et personnelle que j’ai écrit cette histoire d’Allemands et de Juifs allemands qui traversent l’époque.

Un roman historique, un roman d’action, et aussi un roman d’amour…
Bien sûr ! Il n’y a pas de vie qui mérite d’être vécue sans amour, donc il n’y a pas de roman sans amour. Tout le livre est traversé par une histoire d’amour fou, ou plutôt deux histoires d’amour folles, puisque le même homme va aimer deux femmes différentes, exceptionnelles, qui dominent tout, même le héros. Seules ces périodes violentes peuvent provoquer des amours aussi extrêmes, capables de tout renverser, littéralement plus fortes que la mort.

Entretien réalisé avec Franz-Olivier Giesbert à l’occasion de la parution de : Le Schmock.

© Gallimard