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L'arracheuse de dents de Franz-Olivier Giesbert. Entretien

« Heureux ceux qui savent s’ils sont un homme ou une femme. Moi, je l’ignore et je m’en contrefiche. Je pisse debout comme un mâle. J’adore la gnôle et je m’énerve vite, au point que, l’an dernier, j’ai tué un malheureux qui, à la sortie d’un bar, m’avait traitée de “vieux fou”. Je lui étais rentrée dedans, ce sont des choses qui arrivent. Après que je me fus excusée, il m’a regardée avec un air pas commode, puis il a répété: “Vieux fou, fils de pute, morceau de merde”. Il ne m’a pas donné le choix. J’ai sorti mon flingue et j’ai tiré dans le tas, c’était le cas de le dire, vu son bedon. »

Lucile Bradsock, l’héroïne de L’arracheuse de dents, est à la fois un personnage truculent et une sacrée redresseuse de torts…
Un Monte-Cristo en jupons, avec une plume d’Indien accrochée à son chapeau. Loin d’être une victime, Lucile a dans le sang une solide volonté de revanche face à tout le mal qu’on a pu faire à elle et aux siens. Elle est dure, rend coup pour coup, ne fait aucune concession, mais elle adore la vie. Je la vois comme un personnage solaire, elle incarne la joie à la puissance mille.
En même temps, je pense que toutes les femmes qui sortaient du lot à l’époque de la Révolution française devaient avoir ce type de personnalité. Pensez ! Même un esprit prétendument évolué comme Rousseau voulait les reléguer à la cuisine. Oser relever la tête, c’était courir le risque de se faire rabrouer ou, pis, guillotiner, et beaucoup l’ont été. Mais c’est ainsi que l’émancipation a débuté, et mon héroïne fait partie de ces femmes qui ne s’en laissaient pas conter.

Elle est dentiste, un métier qui ouvre bien des portes…
Dentiste plus qu’arracheuse de dents, en effet. Elle a travaillé avec un ancien élève de Fauchard1, le pionnier de la dentisterie moderne. Avec lui, elle a appris à soigner et réparer les caries, et ce métier va lui ouvrir toutes les portes, lui faire rencontrer dans leur intimité des gens historiques, en France et aux États-Unis.

Le roman est en effet une odyssée transatlantique…
Si le point de départ est la période de la Révolution française, c’est aussi l’histoire de quelqu’un qui vit, comme moi, entre deux continents. Au fil de ses allers et retours entre les deux pays, elle va vivre la Révolution, les guerres de Vendée, la fin de l’épopée napoléonienne, la guerre de Sécession, les guerres indiennes, et se retrouvera même mêlée au commerce des esclaves… Cela dit, mon idée n’était pas de confronter mon personnage avec des grands moments de l’Histoire, mais de suivre Lucile dans une vie qui croise inévitablement les événements de l’époque. Elle a un tel tempérament, j’ai eu du mal à la suivre ! Pour elle, l’Histoire, dont elle rencontre quelques grands acteurs, n’est souvent qu’un mauvais moment à passer. Mais comme elle n’a pas froid aux yeux, elle se retrouve souvent en première ligne…

Au passage, Rousseau, Robespierre ou le général Custer sont quelque peu malmenés…
Beaucoup d’autres aussi. Mon idée n’était pas de faire un livre politique, ni de régler des comptes. Quoique… le comportement de Rousseau, père indigne, est méprisable, Robespierre incarne la face noire de la Révolution et Custer, l’exterminateur des Indiens, était une fieffée crapule ! Je comprends mal qu’ils soient tous plus ou moins canonisés par l’histoire officielle.
 
Toutes les péripéties traversées par Lucile sont très documentées…
En effet, quand j’écris ce genre de romans, je me plonge, au gré des chapitres, dans des ouvrages spécialisés, datant de préférence de la même époque que celle que je raconte pour retrouver les mots d’antan. C’est important de savoir comme on exerçait tel ou tel métier, comment parlaient les gens, cela aide à reconstituer les sensations, les odeurs, les goûts, les échanges. À partir de là, je n’ai plus qu’à décrire ce que je les vois faire, tout coule de source.

Lucile fait preuve d’un sens très particulier de la justice !
C’était une période où la justice n’allait pas de soi en France, encore moins aux États-Unis. Donc elle fait justice elle-même, et elle le fait à la manière d’un homme. C’est une révoltée, une guerrière transgressive, qui se moque du qu’en dira-t-on. Au fond, ce roman est un peu l’histoire d’une féministe racontée par une féministe !

1 Pierre Fauchard (1677-1761), « père » de la chirurgie dentaire moderne, initiateur du plombage des caries.

Entretien réalisé avec Franz-Olivier Giesbert à l'occasion de la parution de L'arracheuse de dents.

© Gallimard