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Entretien autour de Dits et écrits de Michel Foucault

Rencontre avec François Ewald, à l'occasion de la parution de Dits et écrits de Michel Foucault en octobre 1994.

Quels sont les motifs d'un travail aussi immense ?

François Ewald — D'abord, je tiens à souligner qu'il s'agit d'un travail collectif. L'édition a été dirigée par Daniel Defert et moi-même, avec la collaboration de Jacques Lagrange, l'index a été établi avec l'aide de Frédéric Gros. Et nous ne saurions trop remercier tous ceux qui, au Japon, au Brésil, en Italie, aux États-Unis, partout dans le monde, nous ont aidé à collationner ces textes. À la disparition de Michel Foucault, Daniel Defert, son compagnon, et moi-même, son assistant au Collège de France, avons eu le souci de rendre son œuvre la plus disponible possible. Nous avons donc entamé ce vaste rassemblement, car cette œuvre est extrêmement dispersée à travers différents pays, différents supports. C'est un peu un paradoxe, mais on peut dire que Michel Foucault n'est pas un philosophe français. Ou, plus exactement, son œuvre n'est pas spécifiquement française. Il existe aussi un Foucault japonais, brésilien, italien, américain... Et ces différents Foucault sont inédits d'un pays à l'autre. L'idée de départ était de rassembler tous ces textes dans le cadre de la prescription testamentaire qui est « Pas de publication posthume ».

Pourtant, certains textes sont datés « 1988 », alors que Michel Foucault a disparu en 1984...

François Ewald — Oui, parce que ces textes sont la traduction d'un recueil de séminaires donnés aux États-Unis, établi avec l'autorisation de Foucault, mais parus après sa mort. En revanche, nous avons écarté des entretiens publiés peu après sa disparition, dès lors qu'il n'avait pu les relire. C'est également par respect de cette volonté que nous avons choisi un ordre ouvertement chronologique et que nous nous sommes donné comme règle d'éthique éditoriale l'intervention minimale. Il n'était donc pas question de composer un recueil thématique, qui aurait évidemment posé des questions de frontières extrêmement délicates.

Quelles ont été vos principales découvertes ?

François Ewald — Nous avons retrouvé des textes absolument considérables, depuis longtemps inaccessibles ou presque totalement inconnus en France. Comme, par exemple, la préface à Rêve et existence de Binswanger, que Foucault n'avait jamais voulu republier de son vivant, qui constitue son premier programme, datant de 1954 et très intéressant à suivre au regard de son évolution ultérieure. Il y a aussi la première version de la réponse à Derrida sur Descartes, donnée au Japon. Venus d'Italie, des cours sur la gouvernementalité, l'intégrale des reportages iraniens et surtout un entretien de près de cent pages, écrit en 1981, qui est une réponse aux questions d'un journaliste communiste, Trombadori, et qui contient des indications décisives sur l'évolution de son projet. C'est un texte bouleversant de vérité, complètement autobiographique. Il existe également des conférences prononcées au Brésil sur la médicalisation, qui nous font découvrir un Foucault animé de préoccupations complémentaires à celles que nous lui connaissions en France, principalement axées sur le thème « justice-prison »...

Donc, cet ensemble apporte un éclairage nouveau sur la pensée de Michel Foucault ?

François Ewald — Quand on lit ces textes, on a, grâce à l'effet de collation, la possibilité d'une lecture totalement renouvelée de Foucault. Ils contiennent toute une série de clés sur lui-même. On découvre le pourquoi de son travail, son éthique, l'explicitation de ses valeurs. Plus encore que dans les mots, de précieuses indications apparaissent dans le blanc entre les mots, dans la tension d'un mot à l'autre, s'exprimant dans le choix d'un vocabulaire. Ces quatre volumes de Dits et écrits sont aussi une biographie de Foucault, une sorte de Foucault par lui-même où les visages qui nous étaient familiers se trouvent complétés par d'autres inédits, surprenants, bouleversants parfois.

© Éditions Gallimard